Son terrain est en marge du village, un village qui flotte lui-même entre la Bretagne et la Mayenne, des régions durement touchées sur le dernier quart du siècle dernier. Les politiques publiques avaient bien tenté un temps de replanter, mais les moyens ont manqué, cruellement, et le déni a demeuré. Les campagnes avaient été doublement impactées entre les haies mal gérées ou trop exploitées et les variations climatiques qui achevaient de les faire mourir.

Quelques personnes, à l’image de son oncle, s’étaient toutefois entêtées en faisant perdurer l’art de l’arbre champêtre. Ils lui avaient laissé une place bien plus importante autour et au sein même des champs, ce qui participa à créer des sortes d’oasis dans des paysages à la fertilité profondément minée.
De lointains parents avaient parlé à son oncle d’arbres encore verts à la fin de l’été et qui faisaient encore du bois, lors d’un été terriblement chaud qui avait commencé mi-mai. En jardinant ses champs et leurs périphéries, il voyait bien des trouées se former et peu d’arbres se maintenir. Dans sa cinquantaine bien tassée, il avait demandé à pouvoir venir récupérer quelques graines à une demi-journée de voiture et d’être prévenu si l’automne s’annonçait généreux. De là était née une forme de rituel saisonnier, cathartique et porteur d’un fol espoir, qui ne résidait que dans de simples graines. Il avait commencé à expérimenter différentes façons de stocker ces graines, tenter différents terreaux, périodes de semis. Il s’était fait dévaliser ces stocks à de multiples reprises par les oiseaux ayant peur de manquer ou encore des mulots prêts à l’indigestion. Néanmoins, année après année, il s’était amélioré et voyait ses plants devenir plus forts et plus beaux. C’était une satisfaction en soi, car il voyait les premiers plants installés de-ci de-là se développer et gagner mètre après mètre en dépit des étés écrasants. Les jeunes arbres commençaient à réparer son bocage et habiller ses champs au cœur des parcelles.
L’intérêt que son neveu porte aujourd’hui aux arbres est né d’une de ses collectes où il l’avait accompagné. « Tu dois prendre les glands des beaux comme ceux des tordus ». Il ne sait plus si c’étaient ces mots exactement, mais le message s’était imprimé en lui. Son oncle prodiguait quelques conseils les premières fois puis se taisait. Lui se savait observé de loin, mais prenait tant de plaisir à rester des heures sur ses talons à ramasser gland par gland poignée après poignée. Les sacs se remplissaient. Son oncle pressentait que le caractère torturé de certains pieds pouvait être l’expression d’une forme de résistance, que celle-ci pouvait aussi se transmettre. Et eux, les collecteurs, devenus les vecteurs, participaient à cette dissémination aléatoire. Ils devaient toutefois accepter qu’ils ne laissaient qu’une seule chance à chaque graine, que la suite ne serait plus entre leurs mains. Une sorte de lâcher-prise qu’il acquit à cette époque et qui évoluera plus tard en une confiance envers les paysans qui jardinent le bocage.

Il se souvient de la forme et de l’atmosphère générée par certains tauzins à l’écorce crevassée et géométrique. L’ombre projetée sur le tronc et le sous-étage ressemblait à des ombres chinoises abstraites en plein jour, surtout avec les larges feuilles de cette espèce. Certains pieds étaient tout bonnement énormes. De vieilles trognes abandonnées depuis un demi-siècle et parfaitement creuses.
Aujourd’hui, en ce début de siècle, les véhicules autrefois standards sont devenus l’apanage de quelques-uns, inabordables financièrement pour la plupart, ils ont été rationnés il y a déjà des années pour certains métiers identifiés comme prioritaires. Son activité, évidemment, n’en fait pas partie. Il s’est donc essayé au voyage à vélo et s’est progressivement équipé pour ramener autant de graines que ses jambes et son vélo lui permettent. Il part le plus léger possible avec quelques affaires de rechange et de pluie, son appareil photo, son carnet et son matériel de collecte. Celui-ci se compose simplement de seaux et de filets pour stocker les cormes, poires, glands. Les samares, elles, sont entassées sans autre forme de procès au fond de la remorque.

Les départs génèrent toujours des courbatures. Puis, le corps s’accoutume en quelques jours tout au plus. Il attend avec impatience ces premiers instants du matin, les odeurs pleines d’humidité de l’aurore, la brume malgré les fins d’été encore trop sèche et lourde. Il appréhende davantage le soleil au zénith et la poussière des terres récoltées. Il espère encore trouver, après de longues descentes en roue libre, des rivières avec un mince filet d’eau. Son itinéraire passe généralement par quelques halages, mais surtout par des voies secondaires abandonnées progressivement suite aux pénuries de bitume, routes communales et chemin agricole encore en état. Leur état reste correct, mais il faut parfois pousser, contourner, et cela devient toute une affaire avec des détours de dix à quinze kilomètres parfois. Cela lui coûte davantage quand il est encore loin de ses sites de collectes, mais dès qu’il s’en rapproche, le plaisir de la prospection l’emporte sur tout le reste. Il est toujours avide de nouveaux coins, il s’émerveille au détour d’un chemin devant une trogne séculaire, parfaitement creuse, mais formidablement vigoureuse.
L’effort du déplacement sur des longues distances et à de faibles intensités le grise. Il va suffisamment vite pour parcourir des distances importantes, jour après jour, mais sa vitesse mesurée lui permet de percevoir l’architecture des arbres à cent ou deux cents mètres ; il peut ainsi augmenter son rayon de collecte, ce qui génère chez lui une certaine excitation.
Ramasser graine après graine, se constituer des poignées entières, les vider dans un seau de trois litres, vider ce dernier dans des filets, puis recommencer jusqu’à ce que le filet soit plein à craquer. C’est un rythme qui lui sied fort bien et produit en lui un profond apaisement, en dépit de ses genoux et dos anesthésiés par les positions incongrues que l’activité lui fait adopter.
En cas de bonne récolte, sa principale difficulté est de s’arrêter. Il y a alors une douce frénésie, un sentiment presque animal qui lui fait oublier les quelques centaines de kilomètres et les deux semaines à venir de remontée. Sa principale consolation est la certitude qu’il reviendra l’année prochaine.

Il tente de garder une trace de chaque nouveau site avec une photo et quelques notes sur l’environnement de l’arbre, s’inscrivant dans une tradition encore jeune de reconnexion aux terroirs et de connaissance fine de la botanique locale. C’est d’ailleurs une bonne entrée en matière avec les propriétaires : « vous saviez que vos haies étaient pleines de poirier sauvage ? » Il promet de ramener un arbre ou deux en échange d’une autorisation de collecte. Les discussions qui suivent finissent souvent sur le même ton mélancolique ou comment, en dépit de l’amnésie collective, les techniques arboricoles se sont transmises de génération en génération. Il adore entendre les réminiscences des paysans : les chantiers en début ou fin d’hiver, le grand-père se souvenant de son propre grand-père lui inculquant le respect de sujets alors déjà vénérables, les floraisons des prunelliers annonçant le printemps, la découverte d’un cormier là où ils ne pensaient plus en avoir, le rapport à l’autoconsommation du bois, la présence de l’arbre dans les patois, les derniers refuges pour certains oiseaux, la solidarité entre voisins, l’attachement viscéral à certains sujets comme à son propre parent. La valeur du bois est également évoquée, c’est ce qui avait permis de replanter, mais bien trop tard, des centaines de kilomètres et des milliers d’hectares, lorsque le bois avait repris sa pleine valeur. Ils étaient également la mémoire de l’état de la végétation avant le grand emballement, parfois même une vigie pour la naturalisation de certaines espèces. Comme le chêne chevelu qui progressait dans le bocage et prenait la place laissée par d’autres, les plus vieux étaient déjà énormes et on en trouvait jusqu’en pays de Mauges bien plus au nord. Il n’y avait pas de grand remplacement, mais plutôt un mariage et des usages complémentaires.
Malgré quelques pérégrinations prospectives, ses étapes régionales demeurent chaque année les mêmes. Il commence par les cormiers tout en vérifiant l’abondance des graines sur les chênes tauzins, sachant qu’il devrait y revenir un mois plus tard, sur le chemin du retour. Une fois les cormes collectées, et pour éviter de subir les vapeurs de fermentation pendant des semaines, il s’est arrangé avec un paysan du coin qui lui garde sa précieuse pesée. Puis, direction le sud, non loin du marais poitevin, sur des terrains ennuyeusement vallonnés, mais avec une foule de terrains en friche qui poursuivent leur fermeture. C’est là qu’il arrive dans la première quinzaine d’octobre pour collecter les samares d’érable de Montpellier. Petit arbre trapu et aux feuilles à trois lobes aux marges lisses, des feuilles presque coriaces certains étés.
Les espèces et les individus qu’il cherche sont toujours vigoureux et se trouvent malgré tout dans des haies ou bosquets marqués par des canicules à répétition et des étés arides. Les paysages aussi sont meurtris et certains pays ont vu leur population partir, souvent par manque d’eau. Le virage à prendre des décennies plus tôt a été trop raide pour beaucoup de gens. La nature, elle, s’est tenue prête pour la déprise, à sonner la charge de la reconquête. Les habitants ont migré vers des régions moins contraintes, forçant un déracinement d’autant plus pernicieux est partout, impalpable et systémique.
Des genévriers accompagnent parfois les érables et les chênes blancs, il trouve toujours assez de place pour remplir de leurs baies un sac de deux ou trois litres. Ceux-ci poussaient très bien dans les cailloux et ont toujours été une espèce assez discrète quoiqu’extrêmement longévive. Les plus vieux qu’il ait vus lui paraissent des êtres torturés, installés là où les autres n’auraient guère survécu. Certains coteaux calcinés par le soleil attendant d’hypothétiques pluies à l’automne en sont encore parsemés.
Vient ensuite le temps de collecter les chênes, surtout sur l’arrière du littoral vendéen où il trouve du chêne blanc, du tauzin et du chêne vert. Son carnet comprend des dizaines de sites pour chaque taxon lui permettant de ne jamais faire le voyage en vain. Les années de bonne glandée s’étaient espacées et à chaque déplacement, il prend le risque de rentrer plus léger que l’année précédente. Il trouve pourtant, toujours une haie ou un bosquet pour remplir des sacs de quelques dizaines de litres, chaque litre comprenant entre cent et cent quatre-vingts glands. Il est toujours un peu inquiet avant d’arriver dans ce pays, car ce qui compte désormais davantage est la maturation des graines, elle peut varier parfois de deux semaines d’une année à l’autre. Cela lui est arrivé de débuter alors que les graines étaient encore sur les branches alors que certaines années, les graines jonchaient déjà le sol, il fallait alors trier. Ce ramassage n’est pas forcément plus fastidieux, car sa dextérité lui permet d’ausculter rapidement chaque gland, les sorties et pontes de balanins, les pourritures, les graines déjà germées.

La journée ne commence guère avant neuf heures, car les quantités escomptées ne sont pas déraisonnables et il peut compter sur un rendement de trente à soixante litres par heure. Il faut tout de même lever la tête de temps en temps pour vérifier qu’il est bien sous le bon arbre et qu’il s’agit bien de la bonne espèce. C’est parfois l’occasion d’une belle découverte, un cormier ayant profité d’une trouée, ou qui a été épargné par le paysan lors d’un relevé de couvert pour récolter son bois. Cet arbre le fascine particulièrement, de par sa dissémination dans le paysage, son ombre, son écorce et la couleur automnale qu’il prend. On s’est mis à en refaire de la gelée. Pour le jardinier, il a l’avantage de pousser droit dans sa jeunesse. Non pas que les arbres tordus l’aient jamais dérangé. A la fin de la journée, ses doigts sont teintés de tanins et il est soulagé de voir ses filets remplis, une année encore. Chaque filet est recouvert de quelques rameaux de l’espèce concernée pour ne pas les confondre lors du semis.
Selon les années, sa remontée oscille entre l’exploration de nouveaux sites avec la tentation de revenir plus chargé et le sentiment de la mission accomplie, le cœur léger, le poussant à un itinéraire plus direct. L’effort est différent par rapport à l’aller. Le pédalage se fait avec la même fréquence, mais le braquet plus faible. Les journées sont plus longues pour parcourir autant de kilomètres.
Lors des pauses, il ne peut s’empêcher de commencer à trier en jetant dans le bas-côté des glands percés aperçus en contemplant son butin. Son regard lorgne également sur certains taxons de vivaces sauvages qu’il affectionne particulièrement et dont les graines sont prêtes. De petits sachets se remplissent ainsi et seront semés à la volée là où il reste de la place, chez lui.
Après ses semaines de voyage, sa maison lui manque et son jardin d’autant plus. Il a hâte de retrouver les floraisons automnales qui seront seulement arrêtées par des températures plus fraîches vers décembre. Il lui tarde de constater les graines générées qu’il va récolter, pour certaines d’entre elles. Il souhaite aussi retrouver palper de ses mains, les jeunes plants semés l’année précédente, qui se seront épaissis et les feuilles durcies.
Une fois rentré chez lui, un travail de préparation des semis commence. D’abord l’extraction des pépins des cormes et des poires sauvages qui ont eu le temps de blettir. Il sort la chair par une simple pression qui la sépare de la peau, puis il passe cette pulpe au tamis et récolte la graine par un jeu de densité dans l’eau. Après des heures d’extraction, ses doigts se colorent et sentent le vinaigre pendant des jours. Cette activité se faisant souvent à plusieurs, il demande de l’aide à une grand-mère du hameau voisin. Encore une fois c’est l’occasion d’évoquer des souvenirs de son ancienne vie de paysanne et sa position dans une société rurale encore alors largement dominée par les hommes. Elle lui raconte ses différents combats et son désir de participer aux mêmes chantiers que les hommes en adaptant les méthodes et en interrogeant les notions de rendement ou d’urgence.

Le tri des glands est une chose à part. D’abord un test de flottaison, puis une inspection minutieuse. Toutefois, il garde les véreux pour les mettre dans des mangeoires à geai en espérant que certains donneront malgré tout, si les oiseaux les oublient. Pas de gâchis.
Ces temps passés à la préparation des graines ont deux significations pour lui. D’abord, un ancrage dans le présent, une action tangible, des moments partagés avec des personnes plus ou moins proches, mais qui s’avèrent toujours désintéressées. Cela n’a pas d’importance de croire que les autres croient en ce qu’il fait. C’est son propre espoir sur lequel tout cela se fonde. L’adaptation, le potentiel, la diversité. L’autre source de sens, c’est la certitude d’être un trait d’union entre deux époques. Celle ayant donné naissance à ces graines, chargées de l’histoire des parents les ayant engendrées. Et celle que connaîtront certains de ces jeunes arbres dans leur masse produite, comme potentiel support d’autres vivants y compris le paysan.
Le volume de semence qu’il reste une fois trié est peu de chose au regard du volume de matière récoltée. C’est de l’or. Après quelques mois au frigo, au début de l’été, il le sèmera en pleine terre. Les plants d’un an seront repiqués l’hiver suivant avant d’être définitivement plantés environ deux ans plus tard.
Pour les semis en pleine terre, il préfère procéder tardivement afin d’éviter un festin de rongeurs. Le semis dans les godets est réalisé tout de suite après le tri, mais les contenants sont disposés dans des châssis hermétiques aux oiseaux et aux rongeurs. Les glands germent de suite, plongeant un pivot fort sur près de vingt centimètres, mais la tige n’apparaîtra qu’au printemps, au redoux.
Chaque printemps, il se délecte de voir de nouvelles tiges duveteuses sortirent les unes après les autres des semaines durant. Déjà, si petit, chaque arbre a son propre faciès, sa propre vigueur. Les lobes des feuilles des tauzins sont plus ou moins profonds et les rameaux plus ou moins tomenteux. Les chênes blancs ont des feuilles très variées, plus ou moins coriaces avec de petits mucrons au bout des lobes. De près, ses détails morphologiques sont une véritable source d’émerveillement qu’il observe à travers le grillage des châssis.
Il plante ensuite dans les haies autour de chez lui ou dans les friches. Dans ce radeau à la dérive où nous nous trouvons, l’acte de planter lui permet de se concentrer sur de petits projets et de se rassurer. Comme lors de ses longs voyages à vélo. Comme quand il compte les kilomètres par dizaines, dans un dessein sans fin. C’est ce sur quoi il a une maîtrise à peu près entière et il s’y investit avec l’ardeur de celui qui savait le bien que cela pouvait produire, bien après sa mort.














































