En 2025, nous stoppons la continuité pour faire un saut de puce directement en Centre-Bretagne. Cette fois, ce qui nous interroge est moins les transitions et la pratique à pied que l’identité d’un paysage et le mystère des lieux qui constituent le Ker Breizh.
Croiser les fils
Notre première idée reçue sur le Centre-Bretagne était qu’il s’agissait d’un territoire ayant échappé au remembrement agricole, soutenu par des légendes et des résistances ancrées dans les paysages, et situé à l’écart des grandes routes et des flux touristiques.£
Nous avions aussi en tête les forêts de Brocéliande et de Huelgoat, plus connues et pittoresques, mais qui nous donnaient envie de les découvrir, pour leur singularité dans le monde actuel.
La lecture d’une série d’articles de Mediapart 1 sur l’activité culturelle alternative dans la Bretagne rurale, qui en donnait une image engagée, joyeuse et révoltée, avait ravivé l’envie d’aller y marcher. En parallèle, le visionnage de films documentaires se passant dans un petit village proche du canal de Nantes à Brest, Mellionnec, où il était question d’une potière et d’une librairie-café, avait alimenté cette vision idyllique et nos interrogations sur les autres dimensions du territoire.
En juin 2024, aux législatives, nous nous apercevons que dans la Bretagne intérieure, au milieu de la carte presque entièrement brune, il n’y a qu’un seul point rouge : Mellionnec. C’est encore un signe, et nous avons donc maintenant une destination et un amer, une raison/alibi de plus pour nous rendre en Kreizh Breizh.
Rien en fait
Nous partons donc bille en tête pour Mellionnec, pleines de curiosité. Mais d’abord, où c’est ? Et qui connait ? Nous nous amusons de cette destination particulière, choisie par accumulation anecdotique de petites curiosités. Et puis, l’idée d’un paysage en creux, peu visité, nous plaisait. Cela représentant une forme d’utopie en soi : trouver de l’intérêt paysager dans des paysages peu présentés comme “intéressants”. Chercher à les lire, décrypter ce qui est là, rencontrer celleux qui y vivent, par notre façon d’arpenter lentement, à pieds ou grâce aux transports en commun.
Ce choix préparé n’empêche pas le fait de rester ouvertes aux rencontres hasardeuses, qui font dévier notre itinéraire, où qui plutôt, en permettent sa composition, au jour le jour, suivant un peu le concept de dérive dont parlent les situationnistes.
Rostrenen
Pour atteindre Mellionnec sans voiture, il faut passer par Rostrenen, la gare de bus la plus proche. Après un arrêt à Saint-Brieuc, qu’on identifie tout de suite comme la Bretagne-villégiature-bourgeoise, puis Loudéac, nous prenons un deuxième car pour Rostrenen. Le paysage se vallonne et l’on commence à ressentir le massif de la vieille montagne armoricaine.
Nous descendons à Rostrenen sous une fine pluie d’été. Après une razzia documentaire à l’office du tourisme, nous nous installons dans une herboristerie café nommée La Ronce pour faire le point.

Au pied d’une fontaine en pierre, décaissée de quelques marches dans le parc à l’arrière de l’église, une statue de la Vierge, dans une niche avec des fleurs gravées, nous interpelle. Nous apprenons que le nom de Rostrenen vient des mots bretons « roz » (tertre) et « draenen » (ronces). Rostrenen (Rostrenenn en breton) signifie donc « la colline (ou le tertre) des ronces ».
La légende raconte qu’une statue de la Vierge, en bois, a été trouvée dans un buisson de ronces, car celui-ci avait fleuri en plein milieu de l’hiver. Elle fut déposée dans une chapelle locale, mais en disparaissait chaque nuit pour retourner dans le buisson. Les habitant.e.s ont alors construit une église à l’endroit du roncier, et on raconte que de nombreux miracles s’y sont produits.
En traversant Rostrenen nous rencontrons une fanfare qui célèbre l’installation de l’atelier galerie de jeunes revenu.e.s s’installer dans la ville. La petite bande sympathique nous enjoint à rester, et prises dans l’ambiance, nous nous installons finalement dans l’atelier pour une lecture de poème.
On nous demande ce qu’on fait là, depuis combien de temps nous marchons et vers où on va. Nous expliquons que nous venons juste de débarquer et on récite notre petit script des fils croisés et l’envie de Mellionnec. Chacun.e y va de son avis, on y trouverait des baba cools “pieds nus mais huppés”, et l’on entend que “les vrais babos sont à Trémargat”.
Après cette escale, nous sommes bien reparties, avec pour objectif d’atteindre Mellionnec avant la nuit. Nous quittons Rostrenen, ses collages féministes, le crédit agricole et les pierres sombres, ne sachant pas encore que l’on y reviendra. Une grosse pente à la sortie du village puis marche à travers les champs: blés et maïs.

Nous ne marchons pas au hasard, mais guidées par le feeling. C’est une exploration lente, mais loin d’être inerte. Nous construisons et déconstruisons le parcours, le reformons en fonction de nos ressentis, de notre humeur, des aléas climatiques, mais aussi de ce qu’on nous en dit, de la présence d’un bar ou d’un camping, d’un lieu de bivouac plus accueillant qu’un autre…
“Walks are like clouds, they come and go2”
Ici et là, des prés un peu moins remembrés le long de la route. Le chemin descend vers le Canal de Nantes à Brest. Encore une fois, la musique nous attire. Un orgue de barbarie reprend des classiques de la chanson française. C’est juste avant le village de Bonen, l’écluse 150, transformée en auberge. Isa, nous propose de planter la tente “côté vert” et nous y passons la nuit.
Le lendemain, on suit le canal jusqu’à Coat Natous et l’église de la Pitié. Touradons de carex, dont on faisait des tabourets près des chaumières et paysage moussu. À chaque écluse, un grand arbre se couche en travers du canal.
Ce canal guide nos premiers itinéraires de marche. Inauguré en 1850, il a renforcé les échanges entre la Bretagne rurale et les villes de la Loire. Les travaux ont duré presque 40 ans, réalisés par des paysans du coin, adultes comme enfants, et par des prisonniers et des bagnards. On imagine l’ampleur du chantier, l’ingénierie nécessaire, et l’impact sur les imaginaires des habitants, leurs liens aux chemins et aux rivières locales. Durant sa période d’activité, il a servi à acheminer en Bretagne du sable de la Loire, de la chaux produite à Nantes, puis du phosphate comme amendement agricole. Dans l’autre sens, ce sont des ardoises, du bois et du fer qui sont envoyés dans les villes, puis des denrées alimentaires, principalement céréales et pommes. La construction d’un barrage en 1930 l’a rendu partiellement innavigable, il ne sert aujourd’hui que pour la plaisance sur certaines parties, et à l’agrément des cyclotouristes qui filent le long des anciens chemins de halage.

Mellionnec
Nous arrivons à Mellionnec en début d’après-midi. Le village semble vide, les seules âmes errantes que nous croisons sont des scouts plutôt malpolis. Devant l’église, sur les bancs en bois nouvellement installés, nous attendons l’ouverture du café librairie “Le temps qu’il fait”, du nom du premier livre du poète local, Armand Robin. Nous avions toutes les deux regardé les films documentaires tournés à Mellionnec, nous reconnaissons donc la maison de la potière, le chemin qui part vers le canal, l’épicerie… Mais l’attente est longue pour nos dos fatigués, et pas une seule surprise ne semble pointer le bout de son nez derrière les petits carrés nourriciers bien entretenus et sans pesticides. Le village est plein de chantiers de rénovations de maisons anciennes, en matériaux naturels.
Mellionnec nous apparaît comme une île à part, qui semble dans les quelques heures qu’on passe là-bas ce dimanche après-midi, déconnectée de son territoire. Malgré l’arrivée à pieds, sur la route à travers champs (assez loin là aussi des bocages imaginés), et notre présence prolongée sur la place centrale. Finalement, peut-être que le village est intimidé, comme nous et nos bagages encombrants dans le minuscule café de la librairie qui nous a enfin ouvert… Et puis, ultime accroc, Mellionnec se heurte à notre mode de voyage : nous ne trouvons pas où planter la tente et il n’y a pas de camping.


Gouarec
Après quelques recherches cartographiques, nous mettons le cap sur Gouarec. Nous espérons y trouver un coin pour bivouaquer et sommes également en quête d’un restaurant pour manger, car nous arrivons à bout de nos réserves, Mellionnec n’ayant pu nous offrir aucun ravitaillement.
Nous trouvons une terrasse où nous attabler au bord du canal, à l’entrée de la ville en pierre sombre. Le repas fini, nous plantons notre tente sur les berges, entre deux fils d’eau. Bercées par le clapotis de la confluence, c’est la meilleure nuit du voyage.
Le lendemain matin, on part explorer la ville. Les bâtiments du centre-bourg sont en schiste et en ardoise, le long de rues étroites. On tombe sur la place du marché dont une grande halle occupe presque l’entièreté. Les quelques enseignes sont presque toutes fermées mais au bord de la départementale qui marque la fin du centre historique, le PMU Au lion d’or est ouvert.
Nous nous y installons pour planifier la suite de la journée. Il y a du monde, des habitué.e.s., des pêcheur.se.s. On nous laisse tranquilles avec nos gros sacs. Des touristes nous demandent ce qui nous amène.
“Nous errions de cafés en cafés, nous allions où nos pas et nos inclinations nous menaient […] Tu découvres certains endroits de la ville que tu commences à apprécier, parce que tu es mieux reçu dans un bar ou parce que soudainement, tu t’es senti mieux. Ça a un rapport avec le sentiment qu’on a à tel endroit plutôt qu’à tel autre. Comme Debord l’a très bien écrit quelque part, si tu pars en dérive dans le bon état d’esprit, tu finis par tomber au bon endroit.3”


Nous ne sommes pas pressées de nous mettre en marche et la matinée s’étire au fil des cafés. Nous discutons de Mellionnec et du territoire. Nous avons envie de randonner, et de voir d’autres paysages locaux que les rives du canal (à défaut de rejoindre les forêts de Huelgoat ou Brocéliande, trop éloignées en stop). En nous renseignant, nous découvrons l’existence des landes de Liscuis à une heure de marche de Gouarec, formation géologique et espace naturel protégé au-dessus des gorges d’un ruisseau, le Daoulas. L’abbaye qui se trouve de l’autre côté fera office d’objectif pour la balade. Nous nous mettons en route.
Nous traversons comme prévu une forêt typique. Les pierres moussues et les fougères rappellent des imaginaires de légendes. Des maisons abandonnées questionnent sur les usages, les allées et venues, les rendez-vous. On se demande qui a habité là, quel rapport les habitant.e.s du village avaient à ces bois, les traversaient-ils couramment ou bien les évitaient-ils. Nous pensons à la forêt de Twin Peaks, à son pouvoir mystérieux et à sa présence qui imprègne le territoire.


Nous avons l’impression d’être dans un paysage intemporel, qui reste le même depuis des centaines d’années. Ce sentiment est renforcé par la présence, sur les hauteurs de la lande, de sépultures en pierre datant du Néolithique. Cela fait plus de 5000 ans qu’elles sont posées là… même si la rencontre avec ces fameuses allées couvertes en pierre, typical bretonnes, n’est pas du tout symbolique. Il fait grand soleil, nous flânons et discutons.
Depuis la falaise, nous voyons les villages où nous projetons nos points de repères (les PMUs, la librairie féministe, l’épicerie solidaire, le café herboristerie…). C’est difficile de lier ces amers contemporains aux tumulus, mais le parallèle nous fait rire.

Le sentiment de confusion temporelle est également nourri par la topographie : les roches et la végétation se resserrent autour du cours sinueux du Daoulas. On sent qu’on se trouve dans d’anciennes montagnes, et ces plis s’appuient sur les vestiges des crêtes armoricaines.

Nous atteignons l’abbaye, où nous prenons une bière, avant de repartir sur la route pour tenter le stop. Après quelques minutes d’attente sous la pluie pendant lesquelles aucune voiture ne passe, un habitant sympathique quoique peu bavard nous ramène jusqu’à Gouarec où nous décidons cette fois de profiter du camping. Situé en bord du canal de Nantes à Brest, il est fréquenté à cette période et il y a un peu d’animation. Au petit déjeuner le lendemain matin, nous croisons de nombreu.x.ses voyageur.ses à vélo, et plusieurs familles.
Retour(s)
Nous sommes mardi, et nous décidons de redonner une chance à Mellionnec en allant à l’épicerie coopérative. Nous repartons vers le village en longeant le canal, puis lorsqu’il bifurque vers l’ouest, nous continuons sur les petites routes de campagne. Une habitante de Mellionnec, qui revient de la piscine, accepte de nous prendre en stop.
En bougeant constamment, en partant et en revenant sans cesse, nous définissons les lieux par leurs positions relatives les uns aux autres. Tout cela circonscrit dans un périmètre limité par nos déplacements à pied, ou par les habitudes des gens qui nous prennent en stop.
Nous pouvons donc nous poser dans l’épicerie, qui propose également des bières brassées localement. Il y a un monde fou, du passage sans discontinuer. Et tout le monde se connaît. Ce retour nous permet d’étoffer notre première image du lieu. Nous repartons à la fermeture, direction Rostrenen pour passer la dernière nuit et la dernière journée du voyage.
Quand nous arrivons, il fait gris et la ville a une autre atmosphère que lors de notre premier passage… Après une soirée dans un bar anarchiste où on nous conseille de planter la tente dans le jardin de la salle polyvalente locale et une matinée à flâner dans le jardin de l’église, nous reprenons le bus qui nous ramène en Loire Atlantique.

Pendant ce séjour à pieds, nous nous sommes fait une image réelle, incomplète mais multiple, de ce petit triangle au cœur de l’Argoat. En adaptant notre trajet et en nous déplaçant à pieds, nous nous sommes représenté l’échelle de ce territoire. La carte s’est épaissie, les images fantasmées se sont précisées, délayées ou recomposées. Plusieurs couches se sont construites en palimpseste. La nébuleuse des idées projetées de loin s’est adaptée au maillage des distances à pied, aux horaires d’ouverture des cafés et aux motifs des champs. Et cette carte spatiale s’est épaissie des légendes, des choses qui montrent le temps passé, des choses éphémères.
Nous sommes contentes et reprenons le train.
Dans l’herbe noire, les Kobolds vont4.
1.Mickaël CORREIA et Goulven LE BAHERS (photographie), 2023, Série Bretagne prix libre, MEDIAPART
2.Hamish FULTON, THE RIGHTS OF NATURE
3.Ralph RUMNEY, 1999, le Consul
4.Paul VERLAINE, 1874, Romances sans parole













































