Le jardin de ma mère

Par Guillaume Portero

Comment suis-je arrivé là ? À l’horticulture, au paysage et au jardin ? À cette vision naturaliste ? Difficile de répondre en détail, mais avec un peu de recul, je ne peux que reconnaître l’importance qu’aura eue le jardin de ma mère.
Avant tout, c’était a priori une terre à vigne et à fruitiers. Un sol pas si fertile somme toute, partiellement sacrifié sur l’autel de l’étalement urbain et du développement pavillonnaire. Il me semble toutefois que cet espace ne s’est pas révélé comme tant d’autres parcelles, quasi produites à l’emporte-pièce. Certainement pas unique, mais vraisemblablement peu commun.
Lorsque l’on arrive au fond de cette impasse à la limite du Château d’Olonne et des Sables, on distingue à peine l’objet architectural pourtant lui aussi bien différent des autres autour de lui. Une masse de verts laisse à peine respirer la toiture et un peu du crépi.

À vrai dire, le bâti le plus visible reste le garage. Fait assez récent depuis la disparition du figuier, l’arbre d’une jeunesse. L’arbre-symbole dans lequel beaucoup d’entre nous ont grimpé pour jouer ou récolter. Récolte souvent faite depuis la toiture à la demande persistante de la cheffe de maison. Que rien ne se perde. Quantité pléthorique de confiture distribuée à toute la famille ainsi qu’aux amis. Ce pauvre figuier abattu un jour d’automne ou d’hiver n’avait encore aucun tort. Il n’avait simplement qu’été planté trop près du mur d’enceinte. Trop près selon moi, à l’époque. Une estimation malheureuse. Je n’avais pas encore réalisé le temps nécessaire au développement d’un tel sujet. Ma mère, dans sa clairvoyance réussit à préserver une dizaine de pieds dont encore quelques-uns demeurent en pot en attente d’être donnés à ses fils lorsqu’ils auront eux aussi un peu de terrain.

Ce jardin devait avoir une série de fonctions au nombre desquels prévalait l’occultation des divers vis-à-vis, si prégnants dans ce type d’espace périurbain. Il se devait d’être également productif ce qui justifia la plantation de fruitiers, mais pas de potagers, étonnamment.
La grande majorité des végétaux furent implantés suite, entre autres, à des dons d’amis et de la famille. Ce qui explique encore aujourd’hui la réticence d’Edith à les déplacer ou à les supprimer. Un attachement profond à certaines plantes comme à cet oranger du Mexique donné par sa mère et arraché par mes soins sans son avis pour refaire une partie jardin. Acte imbécile et violent.
Tous ces végétaux, elle les multiplia sans documentation préalable et constitua cette masse, écrin de verdure s’insérant dans un contexte déjà bien établi par la présence du chêne de M. Merlet. Ce chêne pas si grand que ça, mais énorme, quand ramené au reste de la végétation. Généreux en ombre en été, situé à deux trois mètres du mur d’enceinte au sud de la terrasse. Sujet défendu bec et ongle contre un voisin préférant un environnement aseptisé. Contexte par ailleurs largement lié à la forme de la maison et à son architecture, notamment par une très large ouverture vers l’extérieur et de nombreux cadrages mis en place a posteriori avec la plantation du terrain.

©guillaume portero

La constitution de ce jardin a bien entendu nécessité l’ajout d’un certain nombre d’espèces, achetées en jardinerie ou pépinières, elles aussi vouées à être multipliées et disséminées.
Il m’est encore difficile de réaliser le temps et les efforts qu’il aura fallu pour le créer. Ce n’est qu’en m’imprégnant de diverses représentations que j’ai pu commencer à comprendre sa valeur. Tout d’abord en trouvant plus d’intérêt dans un jardin diversifié, vert toute l’année et à entretien réduit.

En quittant le foyer familial et ne revenant que trois à quatre fois par an, l’évolution devient davantage visible à l’instar des saisons. Peut-être que ma perception du jardin de ma mère n’est qu’un dérivé d’une vision romantique surannée pourtant remise au goût du jour par Gerritsen et théorisée par Robinson à la fin du 19e. Tous deux chantres à leur manière du jardin sauvage, compositeurs naturels. Des communautés végétales composites, presque autonomes ont été créées. Ceci ne s’est pas fait sans expérimentations parfois limites — plantations trop denses, espèces trop vigoureuses, disproportions dans les compositions, toutefois systématiquement régulées sous les divers sécateurs de ma mère. Probablement que mon analyse va trop loin et que ma mère ne fait que ressayer à chaque résultat qu’elle ne juge pas suffisamment satisfaisant. Trop d’ombre pour l’espace à vivre à l’extérieur comme à l’intérieur, végétal souffreteux, pas assez de fleurs, etc. Le jardinage de ma mère s’est donc résumé à des séries d’expérimentations à mots couverts, de dosages empiriques et de la recherche sans fin d’un équilibre. Sans fin, car la parcelle n’est pas si grande et les possibilités de plantations bien qu’infinies, se révèlent parfois piégeuses, notamment avec les arbres, ce qui conduit à des tailles que l’on pourrait qualifier de non-conventionnelles. Interventions fortes et renouvellement. Cultures de relais intriqués et exploitation d’une spontanéité de la végétation, tantôt permise tantôt découverte.

Chacun de mes passages me faisait ainsi prendre la mesure du rythme des croissances des végétaux en place, l’apparition de nouveaux ou la perturbation de parties entières du jardin. Car ma mère peut ne pas y aller de main morte. Comme le ménage, il y a le passage des saisons, des sortes de rituels. Hiver/printemps. Printemps/automne. Les arbustes sont taillés et maintenus dans des gabarits. Les rosiers sont taillés tout court. On récolte ce qu’il reste à récolter. Mais on prend également du recul et réfléchit sur le dosage de lumière tout en maximisant l’espace disponible. Des petits fruits. Les arbres pas trop hauts. Il y a des passages. On discute. Ça négocie. « Guillaume, tu veux pas le tailler l’eucalyptus ? » Choses qu’on ne me demande aujourd’hui pas pour mes études, mais mon âge. Car jardiner comme ma mère nécessite un minimum de bras. Ressource qu’elle commence à compter et économiser et que j’observe à chaque fois que je viens. Que j’admire par l’état de ce jardin d’un peu plus de trente ans, qui ressemble de plus en plus à un manifeste de bon sens et de patience. Il est davantage question d’accompagnement que de création pure et simple, finie. Pas de visions idéales, mais on note un certain nombre de repères, pas tous immuables certes malgré une structure persistante. Le bouleau pleureur qui nous a servi de tonnelle depuis aussi longtemps que je peux m’en souvenir en est le plus bel exemple. Ainsi, le jardin lui-même est acteur de son évolution, sans personnification, mais en reprenant cette notion de génie du lieu qui vit à travers son gardien, ma mère. En fait, le réel plaisir de rester dans ce jardin c’est de ne plus sentir l’entourage. On a beau être dans du périurbain, on se croirait partout sauf en ville. C’est ça : on est ailleurs. L’exotisme de beaucoup de végétaux n’y est pas pour rien, mais pas pour tout, tout de même. C’est la diversité des textures, des camaïeux de verts, la discrète abondance des fleurs presque toute l’année. D’ailleurs, on y dort parfaitement bien notamment en été lorsque la seule chose à faire est de s’allonger sur un transat. Ou ce petit-déj’ printanier prit sur la terrasse qui constitue le moment privilégié pour admirer cette ambiance particulière, dans laquelle on oublie toujours de prendre les plus belles photos. Voilà, les souvenirs deviennent bien plus vivants dans ce cadre avec la cabane derrière les cyprès de Leyland aujourd’hui morts et recouverts de lierre, la tombe du chat ou une source de bagarre avec les bambous avec mon frère. Et toutes ces batailles d’eau. C’est in fine un cadre plutôt flou qui ne nécessitera pas de mise au point, tant que ma mère sans occupera.

Dois-je donc me poser la question de son devenir ? Limiter les interventions est d’ores et déjà son leitmotiv. Profiter d’un délaissement contrôlé s’avérerait plus compliqué qu’il n’y paraît. Un dosage simple pour chaque association et entre chaque association. Sans mauvais jeux de mots, les communautés végétales auraient peut-être tendance à s’appauvrir naturellement. Les arbres donneront trop d’ombre ou se mangeront les uns les autres, les lianes ramperont et grimperont où bon leur semblera et le peu de gazon restant laissera le lierre terrestre le coloniser. Les fruitiers se développeront sans taille, produiront ou non, laissés à leur propre sort. Mais la diversité n’a jamais été une fin en soi ici. Je ne suis pas certain qu’il s’agirait d’une trahison à l’esprit du jardin de le délaisser même progressivement, par la force des choses. Peut-être à celui du jardinier. Mais après tout, on pourra encore le négocier, entre mère et fils.

Photographies ©Guillaume Portero


Auteur

Guillaume Portero est ingénieur paysagiste diplômé de l’Institut National d’Horticulture et de Paysage d’Angers et s’est spécialisé en foresterie urbaine à l’Ecole Nationale du Génie Rural, des Eaux et des Forêts de Nancy ainsi qu’à l’Université de Copenhague. Il a travaillé au sein du bureau d’étude et cabinet d’expertise Arbres Paysages Environnement (APE) et est aujourd’hui directeur adjoint des Espaces Verts de la Ville de Vichy.

contact : gportero(a)hotmail.fr


Pour référencer cet article

Guillaume Portero, Le jardin de ma mère, Openfield numéro 10, décembre 2017

 

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