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Une année dans le Finnmark, épisode 11

Pêche au saumon sauvage dans la rivière d’Alta, août 2016

Paysagiste à Alta, en Norvège, pendant un an, je souhaite faire partager ce que fut mon quotidien. J’ai donc entrepris d’écrire de courts récits mensuels où je développe un moment lié aux pratiques de ce territoire. Il s’agit tantôt de raconter ses paysages, ses usages, son climat si particulier mais également, de montrer comment le réchauffement climatique impacte directement ces espaces.

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Ett år i Finnmark, norske Lappland
Laksefiske i Altaelva, august 2016

Agence Verte, Alta, le 01.08.2016, 12h10

C’est la fin de la pause déjeuner. Je retourne près de mon bureau quand Jens m’aborde :
– On Monday we are going to see Juha at the river. He got a fishing license to fish salmons. Do you want to joins?1
Juha est le mari de Kerstin, une architecte employée à l’agence. Jens m’explique que l’ensemble de l’agence est invité et qu’il est très rare d’obtenir un permis de pêche pour le saumon dans la rivière d’Alta. C’est une chance de pouvoir participer à un tel évènement.
Sceptique, je jette un œil à Diana, mon amie et collègue :
– Are you going ? 2
Il y a seulement quelques semaines que je travaille à l’agence et je ne suis pas très à l’aise à l’idée de me retrouver entourée de personnes inconnues dont je ne comprends pas la langue.
– I will be in vacations in Slovakia. But you should go! 3
Elle ajoute en souriant :
– It’s very Norwegian! 3
J’accepte finalement l’invitation.

Brønnveien, Alta, le 01.08.2016, 16h05

Après le travail, je retrouve Jens et Tanja accompagnés de leurs trois enfants devant leur maison bleue foncée. Abritée par les bouleaux, l’habitation en bois est un peu en retrait de la route. Comme la majorité des habitations norvégiennes, il n’y a pas de clôture autour du jardin. Une haie clairsemée fait office de limite avec le terrain voisin. Les enfants sortent de la maison au compte-gouttes sous les recommandations de leur mère. Les deux adolescents se chamaillent tandis que nous nous entassons dans le vieux monospace. Jens achève de mettre le labrador noir dans le coffre de la voiture puis prend place sur le siège conducteur. Le lieu de pêche est à une trentaine de minutes en voiture du centre-ville.

Dans la voiture, Jens m’apprend que la rivière d’Alta est l’une des meilleures et des plus connues de Norvège pour la pêche au saumon. Elle prend sa source à Finnmarksvidda, dans la commune de Kautokeino, pour aller se jeter dans le fjord d’Alta. Elle serpente le long des montagnes, au milieu des forêts de bouleaux chétifs. Son lit s’étend sur 240 kilomètres de long. Les saumons du fjord remontent la rivière pour aller se reproduire sur leur lieu de naissance.  En 1987 et malgré les résistances locales, le barrage hydroélectrique de Sauto fut construit. Aujourd’hui encore, il coupe la rivière en deux et empêche les poissons de poursuivre leur chemin. À cette époque, aucune précaution n’a été prise concernant la protection de l’environnement et la construction du barrage a entrainé une grande perte de biodiversité.

Historiquement et dans un paysage où les ressources terrestres sont faibles, la pêche et le commerce du poisson représentaient des sources importantes de revenu. Le droit de pêche sur la rivière a toujours été source de conflits et les premières réglementations apparaissent en 1725. De nombreuses querelles se succèdent au fil des années entre les habitants locaux et des compagnies de pêche suédoise et anglaise.

Alta River, le 01.08.2016, 16h45

À l’écart, de la route, un sentier sablonneux mène à la rivière. D’autres voitures sont déjà garées. Nous retrouvons Kerstin, Juha et leurs amis. D’autres employés de l’agence sont également présents avec leurs conjoints et enfants. Une fois hors du coffre de la voiture, le chien s’élance vers la rivière et saute dans l’eau. Les petits courent entre le feu et la rivière,  bonnets en laine sur la tête. Malgré que nous soyons en été, le mois d’août reste frais. Il fait entre 15 et 18 °C. Deux tentes ont été installées autour d’un feu. Après les présentations, nous commençons à préparer des sandwichs. Pain à hot dog industriel et saucisses de type Knacki® grillées sur le feu, accompagnées de Ketchup® ou sauce à hamburgers. Voilà l’exemple type de l’encas du Norvégien en promenade, été comme hiver. Le sifflement aigu d’un moustique bourdonne déjà près de mon oreille. Habituée, la majorité de mes voisins n’y prête que peu d’attention. Parfois, quelqu’un tape dans ses mains puis émet une exclamation de satisfaction en voyant l’insecte aplati contre la paume de sa main. Une brise agite la fumée qui s’échappe du feu de bois où trône une bouilloire métallique.

– What smells so strongly the lemon ? 5 demande l’un des amis de Juha.

Je me dénonce, indiquant que je me suis enduite de citronnelle en sortant de voiture. En été, les moustiques sont inévitables. La lente fonte de la neige aux mois de juin et juillet, les températures douces, et le terrain escarpé formant de petites flaques sont propices à la prolifération des larves de moustique. J’essaie de faire quelques pas pour me dégager des moustiques qui volent au-dessus de ma tête. Aucun effet. Finalement, le plus efficace est de se mettre à proximité du feu ou de rester dans la fumée. Le repas se prolonge dans la bonne humeur. Le chien aboie et joue avec les enfants qu’il manque de faire tomber. À ce que je comprends des conversations, le roi de Norvège affectionne aussi la pêche au saumon. Très réglementée, cette pratique nécessite l’obtention d’un permis spécial de courte durée. Nombreux sont ceux qui souhaitent avoir la possibilité de pêcher le saumon à cette période de l’année. Seulement 26 permis de pêche sont délivrés afin de laisser une chance aux saumons de remonter la rivière. Chaque année, les participants sont tirés au sort. La rivière est découpée en cinq zones : Raipas, Jøraholmen, Vina, Sandia et Sauto. À cause de l’impressionnant canyon d’Alta, Sauto et Sandia sont uniquement accessibles en bateau. Les autres zones sont reliées à la route par des chemins forestiers. Au total, les 26 permis de pêche sont répartis sur les cinq périmètres et correspondent à des emplacements bien précis. Chaque permis est nominatif et la majorité d’entre eux sont réservés aux habitants locaux. La rareté des permis de pêche délivrés fait de cet évènement, un moment particulier. C’est l’occasion pour la personne sélectionnée d’inviter famille, amis et collègues à passer un moment privilégié au bord de la rivière.

Vêtu d’une combinaison imperméable kaki soutenue par deux bretelles qui passent au-dessus d’un pull en laine, Juha explique la difficulté de rester debout, immobile au milieu du courant. L’eau n’est qu’à 14 °C. Il termine d’avaler son sandwich, écrase sa canette de bière et rassemble son matériel. Il est temps d’y retourner. Après un échange d’accolade, il s’éloigne à nouveau vers la rivière.

Au loin, le long lasso de la canne à pêche se déploie dans les airs avant d’atterrir dans l’eau. Chaque année, la plus grosse prise est recensée et fait l’objet d’un article dans l’Altaposten, le journal local. Une photo du pêcheur, casquette sur la tête, un immense saumon argenté dans ses bras, accompagne le reportage. Les plus grosses prises font entre 18 et 25 kilos. L’absence de nuit6 permet à certains pêcheurs acharnés de rester éveillés toute la nuit afin de pêcher le maximum de poissons.

Sortis de nulle part, deux poneys arrivent au galop sur la rive en face et émergent d’une petite forêt de bouleaux. Ils longent la rivière en secouant vivement la tête. L’un d’eux hennit pour attirer notre attention, suspendant les conversations quelques secondes.

Alta River, le 01.08.2016, 20h21

Tania rince les assiettes en plastique dans la rivière. Je devine que nous allons bientôt partir. Je l’aide à rassembler les affaires, referme le sachet où se trouvent encore quelques pains à hot dog. Nous voyant nous agiter, le chien se rapproche de nous et s’ébroue.

 

 

Note / Bibliographie :

1. « – Lundi nous allons voir Juha à la rivière. Il a reçu un permis de pêche pour la pêche le saumon. Est-ce que tu veux te joindre à nous ? »
2.« – Est-ce que tu y vas ? »
3.« – Je serais en vacances en Slovaquie. Mais tu devrais y aller ! »
4.« – C’est très norvégien ! »
5.« Qu’est-ce qui sent si fort le citron ? »
6. Au-delà des latitudes du cercle polaire arctique, le soleil ne se couche pas en durant l’été. Cette période dite du « soleil de minuit » est aussi nommée jour polaire. Il ne fait pas « nuit » durant plusieurs mois.

www.lakseelver.no (histoire de la rivière d’Alta et informations géographiques)
www.norgeskart.no (fond de carte pour la réalisation de l’illustration La rivière d’Alta)

Pour référencer cet article :

Lucie D'Heygère, Une année dans le Finnmark, épisode 11, Openfield numéro 15, Juillet 2020

Carte de la Norvège ©D’Heygère Lucie
La rivière d’Alta —La partie de la rivière en aval du lac Virdnejávri est nommée Altaelva et la partie en amont du lac porte le nom de Kautokeinoelva. ©D’Heygère Lucie
La rivière en direction d’Alta ©D’Heygère Lucie
Fin de repas ©D’Heygère Lucie
La rivière en direction de Kautokeino ©D’Heygère Lucie
Campement ©D’Heygère Lucie
Deux poneys ©D’Heygère Lucie