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Onaona

Onaona revient des collines où poussent les arbres à Hulu que son grand-père avait ramené et planté ici. L’horizon est dégagé, les vents gardent le vogue à l’ouest, on peut donc apercevoir les crêtes d’Haleakala qui couronnent Maui.

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Ce sera une belle fête se dit-elle, Pele nous offre une journée sans pareil pour le mariage de Keiki, sa sœur. Pour retourner au village, elle empreinte les champs de kalo, ces grandes bandes de terre dégagées de pierre qui laissent comme des stries à travers la pente. Sur son chemin elle rencontre le groupe de ceux qui récoltaient les tubercules pour préparer le poï. Certaines tressent déjà les bracelets en feuille de ti tandis que Kaloni répare le collier de plume que son fils portera pour la cérémonie. Sous les huttes, un calme pesant se fait ressentir, les hommes sont partis pêcher près de Kalaemano, là où l’on raconte que Kamohoali’i le dieu requin prends parfois l’apparence d’un homme. Onaona dépose les hulus près des pierres chaudes de l’i mu que l’on s’apprêtent à couvrir de fruits et de viande de cochon. Sans lever ses yeux fatigués de ses mains où danse l’aiguille en os parmi les couleurs, Kaloni s’exprime calmement ; « les revoilà ». Keone et son groupe apparaissent sur le sentier des savanes, leurs perches ploient sous le poids du mahi mahi qu’ils ont pris. La jeune fille se penche sur l’énorme poisson dont les écailles reflètent les trouées nuageuses. Elle glisse sa main dans l’épaisse ouverture par laquelle il vida l’animal, et recueille un peu de ce sang noir qu’elle étale doucement sur les fins tatouages de son avant-bras.

Betty se prélasse langoureusement sur son siège inclinable, le hublot laisse passer le soleil qui chauffe ses chevilles et remonte le long de ses cuisses au fur et à mesure que l’appareil change de cap. Elle avait vu au décollage disparaître le Golden Gate sous une marée de brume épaisse avant que le stewart de la Panama lui propose une coupe. San Francisco ne lui manquera pas, elle qui s’ennuyait tant pendant ces longues journées à attendre celui qui la tient prisonnière des murs de cette villa sur les hauteurs de Sausalito. Elle dont l’agenda n’est exclusivement rempli que de lunch avec ses homologues tout aussi ennuyeuses et fortunées, la voilà en fuite vers ses îles dont on parle comme d’un Eden retrouvé. Pourtant la voilà curieuse de savoir ce que les japonais ont bombardés ces contrées et pourquoi son pays y avait toute une flotte de guerre…mais Betty retourne à ses futiles pensées et s’assoupi bercée par le bruit sourd du bimoteur.
Au départ, elle pris une chambre dans un motel sur le port de Lahaina où elle passait le plus clair de son temps dans les pubs où traînent les marins. A inviter les boys à passer la nuit avec elle, elle ne pu rencontrer aucun indigène qui l’aurait emmenée voir les cascades près d’Hana. Elle se décida finalement à acheter une ancienne cabane de pêcheur près de la baie d’Ahihi où elle parta seule un matin au volant de sa vieille Jeep, ses paquets de crackers et sa gourde d’eau chaude comme seules provisions …Tout le reste lui était inconnu, les sons de la nuit, les odeurs et les fruits qu’elle n’osait manger. Après trois jours ;  tiraillée par la faim, recluse à lire et parfaire ses ongles, elle se leva de son fauteuil au tissu imprégné de moisissure et passa en courant la porte de derrière qui donnait sur le bois. Elle y avait aperçu des avocats au sol, rongés par les rats, mais elle était bien décidée. Sous l’arbre, elle s’agenouilla en poussant des cris au cas où les rongeurs y seraient. Saisissant sa  jupe, elle y glissa quelques fruits mous et suintants qui ne manquèrent pas de la tâcher. Les jambes encore tremblantes, elle retourna ensuite sur son perron pour dévorer les avocats quasi pourris face à l’océan.

 

En quittant Captain Cook, j’ai traversé l’île par le Sud. Après une heure de marche, le lieu-dit d’Ocean View présentait un paysage monochrome, noirci d’anciennes coulées de lave hérissées avec pour limite un horizon nerveux et un volcan sous le vogue. Je m’y sentais bien, prisonnier de ce feu terrestre versé à l’infini. Sur cette route tirée au cordeau, le flot incessant d’autos qui me frôlait ne pouvait m’extraire de l’extase du vent, de sa fougue et de l’insolence du noir. J’étais alors le pèlerin attiré par l’essence du point chaud, l’esclave d’une étoile constante sous les eaux pacifiques. Sous mes pieds, le sang cristallin de la matière convoitée par la mousse et les Ohia.

La nuit suivante, sur la route de Pahala que la lune éclairait à peine travers les flamboyants enlacés de lianes, le bitume fit soudain place à d’anciennes coulées. En s’approchant du tube de lave qui déversait cette indescriptible tornade magnétique, je dus alors m’arrêter quelques fois pour me recueillir, prendre confiance, éteindre la lampe, regarder en face et absorber l’énergie créatrice. L’attraction inhibe le danger, je m’en remettais à Pélé de bien vouloir me prendre ou me confier un message. Vision fluide d’une naissance, témoin de la prime vie de notre planète. Le cœur de la machine était là, absolument parfait. L’océan léchait la lave et ouvrait ses eaux noires. Les énergies s’épousent, s’échangent, l’impressionnante colonne, ce nuage instantané filait déjà vers l’Argentine, les Îles de Pâques, nos jardins peut-être.

 

 

 

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Dimitri Boutleux, Onaona, Openfield , 19 septembre 2012