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Utopie Berty

Parmi les herbes, les roses

Parfois, l’utopie devient réalité. C’est le cas du vallon isolé de Berty, en Ardèche sud. Acheté en 1971 par Eleonore Cruse, jeune femme alors âgée de dix-neuf ans et portée par les idéaux du retour à la terre, il incarne depuis lors une réalisation concrète des rêves puissants de la jeunesse des années 70.

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L’aventure a commencé par une activité paysanne : élevage de chèvres, fabrication et vente de fromages et cultures vivrières (céréales et pommes de terre) dans le fond de vallon, en lieu et place d’un ancien verger de pêchers abandonné. Éléonore bénéficie également d’une transmission de savoir-faire, notamment celui du filage de la laine, par les derniers paysans voisins maitrisant ces pratiques. La vie quotidienne est pendant plus de dix ans très frugale, avec les lessives de la famille nombreuse faites à la main dans la rivière, été comme hiver, le chauffage au feu de bois dans la bâtisse ancienne et l’autosuffisance alimentaire.

Dans les années 90, influencée par le Les roses anciennes de Charlotte Testu1, et par la découverte fortuite dans la terre du jardin d’une statuette de fer moulé représentant une femme tenant un bouquet contre sa poitrine, Eleonore décide de donner une tout autre vocation à son terrain. D’une certaine façon, son aventure court d’une utopie a une autre, car ce qui la frappe alors dans l’ouvrage de Charlotte Testu, c’est la possibilité d’aller contre les modes établies, qui a cette époque, donnaient la part belle aux roses horticoles issues du travail des obtenteurs, comme celles mises en scène au jardin de Bagatelle par exemple. La rose ancienne et, d’autant plus, la rose botanique (comme l’églantier) ont à cette époque été mises en arrière-plan dans le monde des jardins et chez les fleuristes. Car la rose sauvage échappe à la logique capitaliste ! Cette dernière a peu de plus-value marchande possible, on peut la multiplier par les moyens les plus simples : semis ou bouturage, là où la rose horticole n’est multipliable que par greffe, devenant un objet de consommation comme un autre avec copyrights et modèles déposés. La rose ancienne, elle, est hors du champ de la propriété intellectuelle par sa profondeur historique : certaines sont connues depuis l’Antiquité ou le Moyen-âge, et leur origine souvent méconnue. Ces roses-là, botaniques et anciennes, échappent à l’artillerie technique et phytosanitaire dont sont dépendantes les roses modernes horticoles, puisqu’elles sont en majorité vigoureuses et exemptes de faiblesses génétiques. Les rosiers lianes, par exemple, ne sont pas seulement faciles à cultiver, ils sont tout simplement incontrôlables, et peuvent grimper à plus de 10 m dans des arbres de grand développement.

Dans ce lieu hors du monde, presque irréel et pourtant revêtant une forme de réalité extraordinaire, elle crée alors un jardin de roses. Mais pas n’importe quelle roseraie. Probablement la forme pionnière d’un nouveau genre, celle qui a intégré les rosiers sauvages et anciens au sein même de la flore spontanée de la prairie, ne laissant nulle part le sol à nu. Celle qui a fait de la roseraie un véritable jardin aux lisières ourlées de boisements de chênes verts et de prairies, un jardin où la rose n’est jamais isolée, mais tapie dans un paysage.

Publiant plusieurs livres qui font aujourd’hui référence sur le sujet2, elle a nourri sa curiosité par des voyages dans les régions de montagne de France et du monde afin de développer la connaissance sur les rosiers sauvages, qui sont présents à l’état naturel dans ces milieux sous la forme de nombreuses variétés3.

Ce qui est frappant dans la roseraie de Berty est le compagnonnage foisonnant des herbacées spontanées, accompagnées de vivaces plantées par endroits, d’arbustes et d’arbres fruitiers. Les arbres aussi sont bien présents, comme un frêne majestueux en bordure de prairie de fauche. C’est sans doute les approches agricoles et artistiques mêlées qui confèrent à ce jardin une telle force d’évocation. Aucun autre jardin de roses ne lui ressemble, en affirmant avec autant d’éloquence la cohabitation des espèces, qui loin de nuire aux rosiers, comme un présupposé tenace le fait souvent croire, vient au contraire renforcer leur résilience, face à la sécheresse, aux maladies et aux parasites. La collection connait une forme d’apogée printanière aux mois de mai et juin, car la plupart des roses anciennes et botaniques ne fleurissent qu’une fois à cette période, mais le jardin reste merveilleux toute l’année. Après la floraison spectaculaire animée d’un mois d’ouverture au public, Eleonore laisse la prairie monter tout l’été et le jardin se protéger naturellement de la chaleur. Les rosiers s’y camouflent, se retirent dans la masse généreuse des graminées, parfois poursuivent une floraison plus anarchique à travers les herbes folles. Peu de jardins savent accepter la période de repos, voire d’oubli dont ont besoin les roses. Savent aimer les silences. Si l’on dit souvent qu’un jardin ne survit pas à son créateur, j’espère néanmoins que celui-ci fera des petits partout ailleurs afin de rendre notre monde plus désirable.

 

 

Note / Bibliographie :

1.Les roses anciennes, Charlotte Testu, Ed. Flammarion, 1884

2. Roses anciennes et botaniques, Eleonore Cruse, photographies de Paul Starosta, Ed. Chêne, 2005
Les Roses au naturel – Secrets d’une rosiériste passionnée, Eleonore Cruse, photographies de Simon Bugnon, Ed. Ulmer, 2018

3.Les roses sauvages, Eleonore Cruse et Christian Catoire, Ed. Etudes & communication, 2004

Lien vers le site du jardin (visitable de mi-mai à mi-juin)

 

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Pour référencer cet article :

Julie-Amadéa Pluriel, Utopie Berty, Openfield numéro 26, Juillet 2026