Éléments sur les dipsacacées

Par Guillaume Portero

 À destination de collègues jardiniers et paysagistes.

Alors que certains pays et individus débattent encore de la réalité du changement climatique, nous ressassons régulièrement les intérêts de l’élargissement des palettes végétales, diversifications des floraisons (périodes, caractéristiques morphologiques) et traits écologiques y compris. À la vue des orientations de développement des catalogues des grandes pépinières françaises et de la création des labels « Végétal Local » et « Vraies messicoles »1, la flore locale pourrait avoir de beaux jours devant elle. Par flore locale, et ceci n’est qu’une hypothèse de travail et pas une conjecture mathématique, j’entends les végétaux d’origine de prélèvement régionale. Il est évident que nous devons répondre de l’utilisation de matériaux génétiques potentiellement polluants, mais avec l’émergence des connaissances et la sensibilisation sur les risques liés à la naturalisation d’espèces exotiques, le jardinier pourrait être capable de faire la différence entre l’implantation dans un milieu naturel ou semi-naturel et celle dans un milieu globalement contrôlé, généralement urbain ou apparenté au jardin. Il ne s’agit pas ici de débattre de la responsabilité de chacun, mais bien de poser un certain nombre de limites et de potentialités. Pour illustrer ce propos, nous pourrons prendre l’exemple des dipsacacées, famille, me semble-t-il, sous exploitée.

Les dipsacacées, regroupées récemment avec les caprifoliacées (selon l’APG III) la famille des chèvrefeuilles, sont principalement constituées de vivaces, herbacées et parfois suffrutescentes2. On les retrouve dans des milieux très variés bien qu’une préférence semble se dégager pour les milieux secs. Les fleurs sont regroupées en cymes capituliformes qui portent à terme des akènes. Les graines se conservent et germent plutôt bien.

Inflorescence de Scabiosa triandra © Guillaume Portero

Un des membres locaux les plus connus de cette famille est la cardère Dipsacus fullonum, une bisannuelle, érigée, présentant des feuilles caulinaires opposées, une inflorescence en capitules ovales rose clair voire lilas. L’inflorescence semble épineuse alors qu’il s’agit de bractées rigides. À la base du capitule, on remarque également un involucre de bractées rigides et piquantes. Cette espèce se retrouve fréquemment sur les accotements et lieux incultes en général.

Lors d’un voyage en Italie à la fin de l’été 2016, j’ai pu visiter le Jardin botanique de Trieste. Petit espace jardiné et potentiel maximisé pour accueillir une palette méditerranéenne d’une diversité insoupçonnée. Bien que la collection de sauges vaille le détour, ce qui a attiré mon attention est la présence — en fleurs, excusez du peu, de la céphalaire blanche Cephalaria leucantha. Cette vivace suffrutescente dans le sud (comportement à l’époque inconnu pour ma part à Vichy, mais présente dans le sud de l’Auvergne) est une thermophile aux limbes pennés croissant sur des sols secs. Les milieux caractéristiques sont ainsi pierreux et calcaires. Offrant une floraison estivale de juillet à septembre sous forme de capitule globuleux blanc crème, elle est maintenant utilisée dans des massifs de vivaces nécessitant peu d’eau.

jardin botanique de Trieste © Guillaume Portero

Ramener la céphalaire blanche Cephalaria leucantha à Vichy m’a été permis par Flavia, jardinier au jardin botanique de Trieste et responsable de la gestion des collections de semences, qui a accepté de me laisser prélever quelques graines. En réalité, quelques semences avaient d’ores et déjà été prélevées avant la demande orale officielle. Mauvais réflexe de jardinier cleptomane diraient certains. La découverte de ce végétal a également été associée à celle de la scabieuse à trois étamines Scabiosa triandra plantée juste à côté. Espèce encore inconnue à mon bataillon alors qu’encore en fleurs à mon passage mi-septembre, d’une couleur lilas foncé. Des graines ont également été rapportées en Auvergne et des plants installés dans des carrés d’essai aux serres. Ce végétal a été une réelle surprise tant par sa structure (hauteur de 60 à 80 cm et très bonne tenue vis-à-vis des intempéries) que par la longévité de sa floraison, de juin aux premières gelées.

inflorescence de Cephalaria leucantha dans un carré d’essai à Vichy © Guillaume Portero

Avant ce voyage, ma connaissance des dipsacacées se limitait aux espèces locales auxquelles je pouvais ajouter la Knautie de Macédoine et la Céphalaire géante. Dans les espèces locales, l’utilisation à Vichy se limitait encore à la Knautie des champs Knautia arvensis, espèce très intéressante par sa plasticité écologique présentant des inflorescences en capitules lilas et aux fleurs périphériques davantage développées. Cette knautie ressemble par son comportement à celle dite de Macédoine Knautia macedonica à la floraison rouge foncé, végétal particulièrement intéressant dans un massif à marier ou à prendre le relais d’un jaune clair de Thermopsis lanceolata à partir de la moitié du printemps. Cette espèce (K. macedonica) se ressème par ailleurs très bien pour les jardiniers cherchant à laisser une certaine autonomie à leurs massifs.

Knautia macedonica en mélange avec Crambe cordifolia et Thermopsis lanceolata en fin de floraison, Achillea ‘Credo’ en pleine floraison, Cephalaria gigantea et Limonium platyphyllum en passe de fleurir, Festuca mairei pour les graminées

La succise des prés Succisa pratensis est également identifiable au niveau de lisières et de prairies fraîches et à pH bas dans une bonne partie du pays. Ses inflorescences bleues sous forme de capitules globuleux sont connues en mélange dans les carrés de Sporolobus heterolepis du jardin Plume en agglomération rouennaise. Pour ma part, je les ai prélevées en compagnie de collègues jardiniers en visite à l’arboretum de la Sedelle à Crozant. Multipliée par semis et bouture, elle est à présent plantée sur des plates-bandes orientées au nord.

La scabieuse pourpre Sixalix atropurpurea ssp. maritima a été trouvé lors d’un colloque sur les friches à Marseille en septembre 2017. Sur un coteau grillé par des mois de soleil, je n’ai trouvé que peu de fleurs, mais des infrutescences3 en nombre se rapprochant fortement des dipsacacées. Graines ramenées à Vichy et semées au printemps avec succès. Cette vivace devrait elle aussi avoir une certaine résilience vis-à-vis de déficits en eau.

La succiselle infléchie Succisella inflexa « Frosted Pearls » ressemble, elle, davantage à la succise qu’aux autres dipsacacées, notamment par rapport à son feuillage (feuilles entières) et à son port cespiteux bien que pouvant s’étendre quelque peu par des stolons, permettant a priori une multiplication par bouturage. Bien que provenant majoritairement des Balkans et de l’Italie du Nord, cette vivace se porte pour le mieux dans des sols frais de type lisière. Elle est utilisée à Vichy dans des plates-bandes au Nord par exemple en mélange avec géraniums vivaces, heuchères, hakonechloa, et sceau de Salomon.

Inflorescence de Succisella inflexa ‘Frosted Pearls’ © Guillaume Portero

D’autres céphalaires, plus imposantes que la céphalaire blanche citée précédemment sont dignes d’intérêt tant par leurs traits fonctionnels (bonne résilience) que par leurs capacités à structurer un massif. La céphalaire géante Cephalaria gigantea, la plus répandue dans le réseau des pépiniéristes, provient du Caucase, une quasi-européenne en somme. Comme son nom l’indique, elle peut atteindre des dimensions très importantes pour une herbacée jusqu’à 2 m voire 2,50 m sur les stations les plus favorables. Ses attributs sont de la même trempe : inflorescence très haute d’un jaune pâle et aux fleurs périphériques plus larges, feuilles pennatifides4 très grandes jusqu’à 50 cm. Elle se marie parfaitement avec d’autres dipsacacées ou d’autres vivaces moins mobiles (Crambe cordifolia, Aster pyrenaeus ‘Lutetia’) et se ressème aisément. Ce dernier point méritera dans les années à venir une surveillance quant à sa capacité à se disséminer et se naturaliser.

Cephalaria gigantea au jardin botanique de Genève © Guillaume Portero

La dernière plante du même genre citée ici est la céphalaire alpine Cephalaria alpina, indigène du territoire français à l’instar de la céphalaire blanche. Mais a contrario de cette dernière elle démontre un comportement plus proche de la céphalaire géante ce qui peut parfois compliquer son identification : grand développement, mais toutefois plus petit (jusqu’à 1,50 m), inflorescences jaune pâle aux fleurs périphériques plus larges (mais moins larges que la céphalaire géante), tiges tomenteuses. Peu proposée par les pépinières, comme la céphalaire blanche d’ailleurs, il peut être espérer qu’elle se ressèmera à profusion. De ce fait, il faudra éviter de la planter à proximité de céphalaires géantes.

Ces exemples de la famille des dipsacacées sont tirés d’une maigre expérience, mais permettent d’illustrer une diversité étonnamment peu exploitée. Une diversité relativement proche, n’en déplaise aux défendeurs d’une vision dogmatique de l’indigénat végétal.

Il est évident que cette diversité passera par la redécouverte de cortèges floristiques régionaux, transnationaux et continentaux (européens) ainsi que par une plus large diffusion par un réseau de pépiniéristes correspondant aux écorégions définies dans le cadre du label « Végétal local ». Dans le cas des végétaux ligneux, des pépinières forestières et d’arbres ont d’ores et déjà pris le pari de diversifier leurs productions dans ce sens. Pour les vivaces, il sera plus particulièrement nécessaire d’étendre et d’approfondir les connaissances que nous avons des végétaux, y compris de leurs multiplications, tout en se concentrant sur un certain nombre d’espèces aux débouchés commerciaux sûrs.

Pour le jardinier, l’identification de ces espèces notamment par le comportement qu’elles peuvent avoir quand retirées de leurs communautés végétales d’origine peut se faire au sein de carrés d’essai dans des centres de production ou dans des jardins botaniques. Ces structures ont le rôle parfois complexe (pas uniquement du fait de leurs manques de moyen) de multiplier et montrer ces matériaux végétaux à l’origine géographique connue. Elles constitueraient ainsi le point de départ du réseau hypothétique évoqué précédemment avec l’aide des Conservatoires Botaniques Nationaux et autres structures de conservation de la nature (type Conservatoires des Espaces Naturels et tutti quanti) qui ont une connaissance détaillée de la répartition des diverses populations.

Scabiosa triandra avec en arrière plan Succisella inflexa ‘Frosted Pearls’ et cette dernière avec en arrière plan Sanguisorba officinalis ‘Tanna’

 


Glossaire

1. Végétal Local et Vraies Messicoles : labels créés en 2015 qui ont pour principal objectif d’assurer la provenance local du matériel végétal
2. Suffrutescent : qui tient du sous-arbrisseau-
3. Infrutescence : fruits composés découlant des inflorescences
4. Pennatifide : feuille pennée, à lobes atteignant à peu près le milieu de chaque demi-limbe


Auteur

Guillaume Portero est ingénieur paysagiste diplômé de l’Institut National d’Horticulture et de Paysage d’Angers et s’est spécialisé en foresterie urbaine à l’Ecole Nationale du Génie Rural, des Eaux et des Forêts de Nancy ainsi qu’à l’Université de Copenhague. Il a travaillé au sein du bureau d’étude et cabinet d’expertise Arbres Paysages Environnement (APE) et est aujourd’hui directeur adjoint des Espaces Verts de la Ville de Vichy.


Pour référencer cet article

Guillaume Portero, Eléments sur les dipsacacées, Openfield numéro 11, juillet 2018

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