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Une année dans le Finnmark, épisode 4

De Montenois en France à Alta en Norvège, Mai 2017

Paysagiste à Alta pendant un an, je souhaite faire partager ce que fut mon quotidien. J’ai donc entrepris d’écrire de courts récits mensuels où je développe un moment lié aux pratiques de ce territoire. Il s’agit tantôt de raconter ses paysages, ses usages, son climat si particulier mais également, de montrer comment le réchauffement climatique impacte directement ces espaces.

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Ett år i Finnmark, norske Lappland
Fra Montenois i Frankrike til Alta i Norge, mai 2017
 
Montenois, France, le 21.05.2017, 9h
J’ai passé quelques jours chez un couple d’amis dans un petit village du département du Doubs. Nous sommes sur le départ. Benoît et Fabienne m’emmènent à Zurich pour prendre l’avion qui me ramène à Alta. Sur le siège passager, à côté de moi, sont posés mon bagage à main ainsi que mon pull à col roulé et mon manteau d’hiver. Trop volumineux, ils ne rentraient pas dans la valise. Pour le moment, je suis encore en T-shirt. Le ciel est d’un bleu éclatant.
Une dernière caresse aux chiens et nous montons en voiture. Le véhicule remonte l’allée pour gagner la route principale. Je regarde les maisons individuelles et leurs jardins potagers défiler à travers la vitre. À la sortie du village, le paysage vallonné se découpe en bosquets et pâtures où broutent des vaches montbéliardes. Les haies de charmilles s’allongent le long des petites départementales où deux véhicules peuvent difficilement se croiser. Au loin, la silhouette d’un hangar en tôle se découpe au milieu de vieux noyers, d’érables et de sureaux en fleurs. Je profite un dernier instant de toutes les nuances chaleureuses qu’offre la campagne française au mois de mai.

Palette colorimétrique de Montenois, mai 2017 © D’Heygère Lucie

L’aéroport le plus proche se trouve à Zurich, à 2 h 40 de route via l’autoroute A3. Nous traversons la frontière suisse. Le soleil tape sur mon bras derrière le carreau. Il fait trop chaud. La température avoisine les 25 degrés tandis qu’à Alta, elle est proche de zéro. Il est également possible qu’il neige encore aux mois de mai et juin. Une autre réalité.
 
Aéroport international de Zurich, Suisse, le 21.05.2017, 14h
Après les adieux, je passe les contrôles de sécurité. C’est dimanche et il y a du monde dans l’aéroport. Les bijouteries et boutiques de montres de luxe étalent leurs devantures propres et brillantes. Dans une boutique duty free, je craque pour une boîte de chocolats hors de prix puis pars m’installer près de ma porte d’embarquement. Je vérifie une dernière fois mes billets d’avion. Un vol international Zurich-Oslo (14 h 40 -17 h) suivi de deux vols internes Oslo-Tromsø (18 h 35-20 h 25) et Tromsø-Alta (22 h 15 -22 h 50). Trois avions. Une journée de voyage porte à porte. Environ 3300 kilomètres. Les paysages du Grand Nord se méritent.

Itinéraire Montenois-Alta © D’Heygère Lucie

Aéroport d’Oslo-Gardermoen, Norvège, le 21.05.2017, 17h05
Une fois descendue de l’avion, je traverse les couloirs flambants neufs qui me séparent du hall principal. L’escalator débouche sur un grand volume aux lignes épurées et au dallage gris marbré de blanc. La structure en bois et béton du bâtiment est accompagnée de motifs géométriques incrustés de lumières artificielles. De grandes vitres donnent un accès visuel au tarmac. Je me dirige vers le panneau d’affichage des départs. Vol intérieur avec la compagnie SAS. Lettres blanches sur un fond bleu foncé. 18 h 35. Tromsø. La porte d’embarquement B se trouve à l’autre bout de l’aéroport, dans la partie qui n’a pas encore été rénovée. Il me reste encore un peu de temps avant le départ, je décide d’attendre un moment dans le hall principal.

Attente - Gardermoen, aéroport d’Oslo. Durée 2'' © D’Heygère Lucie

Aéroport d’Oslo-Gardermoen, Norvège, le 21.05.2017, 18h05
Je me suis finalement déplacée au niveau des portes d’embarquement B.  Une voix provenant des haut-parleurs annonce que le départ est reporté de 30 minutes. L’appareil qui doit nous emmener est parti en retard de Kristiansand, une ville du sud de la Norvège.
Après une demi-heure, un avion stationne près de la porte d’embarquement. Les passagers de Kristiansand descendent quelques minutes plus tard. Tout compte fait, le vol est retardé de 30 autres minutes à cause d’un problème technique. Je m’impatiente. Pourquoi ne changent-ils pas d’appareil ? Je commence à être inquiète pour ma correspondance. Le steward explique la raison du retard dans le micro. Un problème de fixation de vitre dans le cockpit. Je hausse les sourcils. Habituellement, ce sont le vent ou la neige qui empêchent d’atterrir ou de décoller un avion. Afin de nous aider à patienter, le steward annonce le don d’un ticket-repas par la compagnie. Une queue molle se forme pour récupérer le coupon. Il n’y a rien à faire sauf attendre. Je lis un livre pour faire face à l’ennui. La voix dans le micro annonce un autre report de l’horaire de départ. 21 h. Maintenant c’est certain, je n’aurais pas ma correspondance. Je suis toujours impressionnée car personne ne râle ou ne se plaint. Je me dirige vers le bureau où se tient le steward afin de lui signaler mon problème. Il m’explique qu’il me contactera lorsqu’il aura plus d’information. Je retourne m’assoir.
 
Aéroport d’Oslo-Gardermoen, Norvège, le 21.05.2017, 21h35
Tout compte fait, nous embarquons enfin. Une hôtesse de l’air m’informe que je devrais rejoindre le service client de la compagnie à mon arrivée à l’aéroport afin d’être prise en charge. Je termine de m’installer. Siège 17 B. Une Norvégienne, ronde, la cinquantaine, sort ses aiguilles à tricoter accompagnées d’une pelote bleue et de son ouvrage à moitié entamé. Cela m’exaspère. Comment peut-on encore avoir envie de tricoter à presque 22 h et après 5 h d’attente ?
 
Aéroport de Tromsø, Norvège, le 21.05.2017, 23h40
Fatiguée, je n’ai pas le courage de demander au steward de parler anglais. Je le laisse me débiter les consignes en norvégien. Ce n’est qu’après avoir quitté le guichet que je me rends compte qu’il était impératif que je saisisse ce qu’il disait. Je me repasse la conversation dans ma tête afin d’être certaine d’avoir bien compris. Le bus rouge, l’hôtel Radus quelque chose et mon prochain avion à 7 h 23 le lendemain. Je sors de l’aéroport en suivant un couple de retraités aux doudounes colorées. Dehors, il fait jour. C’est le début de la période du jour polaire [1]. Le ciel est gris clair. Des montagnes de couleur verte sombre et au relief mou s’étalent à l’horizon. Quelques taches blanches montrent que la neige n’a pas tout à fait disparu des points les plus hauts.
Je monte dans le bus. Les vitres teintées donnent vaguement une impression de nuit. Je vais bientôt pouvoir prendre une douche et dormir. Quelques touristes peinent à mettre leurs grosses valises à roulettes sur les étagères prévues à cet effet. Je suis contente de n’avoir qu’un bagage à main. Une fois tous les passagers installés, le chauffeur énumère le nom des hôtels qu’il va desservir. Le véhicule démarre. Tout le monde est silencieux. Certains dorment tandis que d’autres regardent par les vitres, les yeux ouverts mais le visage sans expression.
Nos corps sont ballotés par une succession de ronds-points. La main d’un homme attrape in extremis une poignée jaune pour se retenir. Personne ne fait de commentaire. Les freins pneumatiques du bus soupirent. Nous serpentons entre les étendues de pelouse et d’asphalte qui entourent l’aéroport. Après une succession de feux rouges, les premières maisons apparaissent. Nous entrons dans un tunnel avant de ressortir pour longer le fjord. La ville de Tromsø est déserte mais il fait jour. Très peu de voitures circulent à cette heure-ci. Absence de piéton. J’ai une vague pensée pour les films à scénarios catastrophes. Une ville sans habitants. Nous dépassons le triangle blanc formé par la cathédrale et nous nous engageons sur le pont qui mène au centre-ville. Le gris du ciel se mélange au gris-vert plus sombre des montagnes à l’horizon. Les couleurs rouges et jaunes des bateaux attirent le regard et tranchent avec les immeubles rectangulaires posés le long du front de mer. La hauteur du bus permet un point de vue plus élevé que si nous nous trouvions en voiture.
 
Je suis parmi les derniers passagers à descendre. L’hôtel Radisson Blu est un bâtiment vitré de 6 étages qui contraste avec les entrepôts en bois le long du port. D’autres hôtels et habitations des années 80 se partagent l’espace entre les containers et les places de stationnement improvisées. Dans mon dos, les bateaux sont presque immobiles. Le cri des mouettes rompt le silence.
 
À l’intérieur, les gens font la queue pour récupérer la clé de leurs chambres. Une journée à attendre. Deux réceptionnistes répètent les consignes en boucle à chaque nouvel arrivant. C’est mon tour. Je rassemble mon courage pour lui demander, en norvégien, à quelle heure sera le petit déjeuner. Malheureusement, je devrais partir plus tôt. Je dois afficher une mine déçue puisqu’il enchaine en me signalant que des pizzas sont en libre-service à l’étage. Je le remercie, prends ma clé et monte le grand escalier métallique qui trône au milieu de la pièce. Après avoir jeté deux parts de pizza dans une assiette, je monte à l’étage où se trouve ma chambre. Je pousse la porte. De la musique se fait entendre. Elle provient d’un écran plat installé au-dessus d’un bureau où se trouve chips, amandes, et un quart de vin. La vue de la chambre donne sur le port. Ça aurait pu être pire. Je vais pouvoir dormir au calme, ce qui n’aurait pas été forcément le cas, à la maison, avec mes colocataires fixés devant leurs écrans d’ordinateur.
 
Aéroport de Tromsø, Norvège, le 22.05.2017, 6h15
L’aéroport est vide. D’ailleurs d’aspect, on dirait plus une grande gare routière qu’un aéroport. Je débouche dans une pièce ouverte sur le hall principal. Le tapis roulant s’ébranle en attendant l’arrivée des bagages. Je retrouve quelques-uns de mes compagnons de voyage de la veille qui prennent l’avion à la même heure que moi. Je passe les contrôles de sécurité sans encombre. Il n’y a personne. Une petite boutique duty free est coincée entre une libraire et un fast-food.
Je lève la tête vers le panneau d’affichage pour repérer ma porte d’embarquement. A21. Une grosse flèche jaune signale que les portes A20 à A30 ne se trouvent pas dans le hall principal. À l’extrémité de la pièce se trouve un escalier. Je le descends et suis la signalétique. De gros carreaux de mosaïque blancs piqués de taches colorées remplacent le parquet synthétique imitation bois qui se trouvait à l’étage. Je prends un court moment pour observer des photographies d’un autre âge accrochées aux murs. Décidément, plus je me dirige vers le nord et plus j’ai l’impression de remonter le temps. De vieux cadres montent des photos noire et blanche des premiers avions à avoir traversé le ciel de Laponie. Des pilotes aux lunettes de soleil et aux chapkas fourrées posent à côté de petits appareils à hélices. Au fond de l’image, des bâtiments en tôle de taille modeste abritent les premiers engins. Je repense à mes collègues de travail qui me disaient que dans les années 60 était apparue la première route en asphalte d’Alta.
Je poursuis ma route le long du couloir aux murs jaunâtres. Deux portes vitrées côtes à côtes signalent les salles d’attente pour A20 et A21. Dans la première, une dizaine de passagers sont déjà installés dans des fauteuils au rembourrage bleu usé tandis que la salle d’attente A21 est vide. Je suis encore arrivée trop tôt. Dans le nord de la Norvège, on arrive à l’aéroport avec autant d’avance que pour prendre un bus. J’ai une petite heure devant moi et je suppose que les autres passagers arriveront entre 25 à 15 minutes avant le départ. Une grande rangée de fenêtres recouvre le mur qui donne sur le tarmac. Un écran indique le nom de la compagnie, Wideroe, ainsi que la destination et l’horaire du départ. Une vieille ventilation se met en route et rompt le silence. Un relent d’odeur de poubelle l’accompagne. Encore à demi endormie, je n’ai pas le courage de tenter de changer de siège pour voir si l’odeur serait moins forte à un autre endroit de la pièce.
Sur le tarmac, un technicien, gilet jaune et casque antibruit sur les oreilles, vient poser un plot orange face au bâtiment. Un petit avion blanc et vert débarque et vient s’aligner perpendiculairement à l’aérodrome.
 
Aéroport de Tromsø, Norvège, le 22.05.2017, 7h15
Nous traversons la piste anarchiquement. J’enjambe les trois marches métalliques et pénètre dans l’avion. L’intérieur ressemble plus à un bus qu’aux Boeings habituels. Deux rangées de deux sièges sont séparées par une allée. L’engin peut accueillir une quarantaine de passagers. Mon bagage à main, de taille pourtant standard, ne rentre pas dans les compartiments au-dessus des sièges. Trop petits. Je le pose à côté de moi. Nous sommes une trentaine. Je sens les vibrations de l’appareil dans mon siège. Pendant le vol, nous traversons quelques turbulences. La seule hôtesse qui se trouve à bord nous propose un carré de chocolat emballé dans les couleurs de la compagnie. Depuis le hublot, je vois que la neige a partiellement laissé place à l’herbe jaunie et tassée par plusieurs mois d’hiver. Quelques tas gris, pris en blocs, subsistent encore de part et d’autre de la piste. Elle recouvre encore les hauteurs bien que le paysage a commencé sa métamorphose du blanc-bleu vers un brun-vert sombre.
 
Aéroport d’Alta, Norvège, le 22.05.2017, 7h55
Un vent froid nous accueille à la sortie de l’avion. Mon regard se tourne vers le panneau électronique qui indique la température. Un gros 5 rouge clignote sur la devanture du bâtiment.
– Quand même ! me dis-je. Au moins les températures sont positives maintenant !
Je traverse la piste à la hâte pour me mettre à l’abri. Nous passons par le hall d’attente, indifférents aux passagers en partance. Après une porte automatique, j’arrive dans l’unique pièce de l’aéroport qui sert à l’enregistrement, à la réception des baguages et aux contrôles de sécurité. Des passagers se pressent déjà autour de l’unique tapis roulant encore immobile. Sur les murs, de grandes affiches montrent des aurores boréales spectaculaires et font la promotion de la région du Finnmark. Je passe à côté de trois tables et quelques chaises pour rejoindre les portes automatiques qui débouchent sur le parking. Dehors, une courte rangée de voitures et deux taxis attendent le long du dépose-minute. Je reconnais la silhouette de Diana, ma collègue de travail, qui me fait signe de la main. Dans le fond, des pins densément plantés forment un écran vert d’où émerge le sommet arrondi de Komsa et des autres montagnes. Plus hautes qu’à Tromsø, elles se reflètent dans l’eau du fjord que l’on aperçoit au loin. Les maisons éparpillées sur les coteaux boisés forment de petits carrés rouges foncés.

Palette colorimétrique d’Alta – mai 2017 © D’Heygère Lucie

L’aéroport d’Alta se trouve à une quinzaine de minutes du centre-ville en prenant la E6 qui longe la ville. Après une accolade, je grimpe dans la voiture qui m’emmène à l’agence. Il est 8 h passé. Nous allons arriver pile à l’heure pour le mandagsmøte [2].

Retour à Alta – mai 2017 ©D’Heygère Lucie

 

 

Glossaire :

[1] Période de l’année où le soleil ne se couche pas (de la mi-mai à début août pour les latitudes au niveau d’Alta)


[2] Littéralement en norvégien, réunion du lundi 



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Pour référencer cet article :

Lucie D’Heygère, Une année dans le Finnmark, épisode 4, Openfield numéro 12, Janvier 2019