Les étés, depuis quelques années, sont devenus trop brûlants. L’herbe pousse rarement. Autour de nous, dans les forêts, les arbres qui tiennent encore ne sont plus très nombreux. Il ne reste presque plus aucun chêne. Les derniers, comme les autres avant eux, se dessèchent d’abord par le haut avant de s’éteindre complètement. Nous n’avons pas le temps ni les moyens de les faire tomber. Ils forment de grands fantômes noirs cassants en bordure des prés, au milieu des forêts. D’autres sur les versant en face ont été emportés par les incendies de ces derniers étés. Les haies que nous avions planté depuis dix ans sont parsemées, seules quelques essences ont survécues, mais nous avons décidé désormais de ne laisser que des espaces de libre évolution sans plantation volontaire, et poussera qui le voudra, et qui surtout le pourra.
Si nous avons moins d’animaux, nous avons essayé d’augmenter les cultures, avons tenté de les ombrager sous des arbres alignés. Certains tiennent un peu, mais les rendements des champs sont de plus en plus variables et aléatoires. De toute manière, une partie de ma récolte sera réquisitionnée, je ne sais pas ce qu’il nous restera.
L’eau dans la rivière en bas ne coule presque plus, l’un des derniers agriculteurs voisins, celui qui a pu bénéficier d’agrandissements successifs en profitant de l’arrêt des autres, a obtenu l’autorisation de barrer la vallée d’une large retenue pour irriguer ces cultures de maïs. Il fait désormais du sorgho modifié. Le maïs ne tient plus malgré les lances à eau et les modifications génétiques forcées. Mais tout est compliqué désormais, pour tout le monde, et même pour lui. Sa grande retenue cuit au soleil et l’eau s’évapore presque entièrement tous les ans dès le mois de juillet.
Je ne sais pas comment nous avons pu arrivés là. Quand je suis né, tout était vert, presque tout le temps. Le ruisseau coulait pratiquement toute l’année, nous faisions les foins entre juin et juillet, parfois une deuxième coupe, et les moissons au mois d’août. Nous avions quarante vaches, cent moutons, cultivions des céréales. Je ne comprends pas comment ils ont pu laisser faire ça, en connaissance : ne pas arrêter la chimie, ne pas arrêter les avions, ne pas arrêter le plastique, permettre la confiscation vaine de l’eau pour quelques-uns, les laisser s’enrichir, ne pas planter massivement, ne pas arrêter ces centrales qui désormais menacent une à une d’exploser, laissant même en l’état leur chantier d’agrandissement abandonnés, faute de moyens. Je ne comprends pas que leur seule réponse ait été de modifier ces plantes qui ont tout perturbé, de plonger dans l’intelligence artificielle qui a vidé les usines, gâché l’eau, capté l’électricité, pour rien. Ils le savaient comme nous, et presque personne n’a rien fait. Nous avons eu pourtant l’impression de faire notre part, à notre échelle, même si elle n’était bien sûr pas suffisante. Nous avons arrêté volontairement de prendre l’avion depuis près de vingt ans, notre ferme est en agriculture biologique depuis quarante ans et ne nous mangeons presque que bio, nous avons sur la ferme réduit la part de l’élevage, avons augmenté la part de cultures végétales, planté largement, protégé les zones humides, et le bilan carbone que nous avions fait nous avait indiqué que nous étions positifs.
Il y a eu cette fabrique permanente du doute, l’illusion de l’adaptation qu’ils ont entretenue, cette tentative de climatisation généralisée en pensant que nous pouvions seuls nous abriter au milieu d’un désert, et continuer comme avant, de nous laisser croire qu’ils agissaient, qu’ils allaient agir, toujours un peu plus tard, gagner du temps, celui que nous aurions dû utiliser pour changer quand il était encore temps, et limiter au moins ce basculement quand nous le pouvions encore. Je ne comprends pas ce déni, ce suicide commun, de croire qu’encore nous pouvions aller plus loin comme si rien ne se passait. Nous dire que nous partions sereinement sur quatre degrés supplémentaires pour la fin du siècle, comme si de rien n’était, comme si c’était un simple ajustement. Mais quatre degrés, ils le savaient bien, c’est presque un changement d’ère géologique en quelques décennies. Nous sommes les moteurs de notre propre extinction, et nous la regardons, mutiques, se produire.
Je sais que les villes se sont vidées. Ils sont beaucoup autour de nous à chercher un endroit, certains habitants ici se sont même armés, et tout se tend. Je sais ces nombreux morts silencieux par la chaleur, par la complexité désormais de se nourrir, de boire de l’eau sans qu’elle soit souillée ou trop polluée. Et je ne sais plus quoi leur dire, à nos trois enfants, qui arriveront bientôt juste à l’âge d’être grands.
Je passe à côté de mon champ de blé poussant en ce mois d’avril, clairsemé, mais il grandit un peu, comme il peut. Cette nouvelle voisine tente, avec son cheval de trait, de planter des pommes de terre, c’est un peu tard mais elle veut essayer. J’emmène mon maigre troupeau de moutons sur la colline en face. Derrière il y a ma nouvelle chienne qui les suit, je l’ai appelé pluie.

Ce texte bref a vocation à se projeter dans le risque, à partir des prémices de basculements naissants, notamment climatiques. Imaginant à court terme une forme du pire, il a à l’inverse pour objectif de suggérer et d’espérer une autre voie (même si peu probable au vu de l’inertie collective et des forces économiques et politiques actuelles), celle d’une transition urgente et immédiate vers la diminution drastique des énergies fossiles, et surtout vers une sobriété énergétique et nourricière, en alliance au mieux avec le reste du vivant et les milieux, et dans un mouvement collectif négocié et partagé.
Il s’appuie notamment sur un constat personnel, celui d’être agriculteur et habitant d’une campagne dans le Massif central, observant depuis dix ans notamment un basculement inquiétant et profond, lié à des sécheresses répétées et des chaleurs accentuées. Au-delà des soubresauts agricoles que cela implique qui fragilisent de plus en plus les possibilités nourricières, celui-ci entraîne une mortalité importante et de plus en plus forte des arbres et des forêts et assèchent gravement les milieux, soumis de plus en plus à des incendies importants dans une région qui n’en connaissait jamais.
Cela suggère que sans réaction et correction dès aujourd’hui de nos modes de fonctionnement et de vie, des paliers seront très certainement dépassés rapidement et sans retour en arrière possible, et que l’atteinte de certaines températures au-delà des 45 degrés entrainera une désertification rapide et irrémédiable des milieux et menacera gravement nos possibilités de vie. Cela suppose que notre devoir collectif de changement et de prise de conscience ne peut plus être reporté, mais doit s’opérer sans délai et sans tremblement. c














































