« Les seuls gens vrais pour moi sont les fous, ceux qui sont fous d’envie de vivre », écrit Jack KEROUAC dans Sur la Route (1957).
Il faut assurément un grain de folie pour parcourir, comme l’a fait Arthur CHIRON, l’Amérique à vélo, de Paris à Roubaix, dans une contrée que nous ne connaissons, pour la plupart d’entre nous, qu’à travers les films associés de près ou de loin à chacune des étapes de ce long périple entrepris par l’artiste.
La « chevauchée fantastique » d’Arthur CHIRON a pour point de départ, Paris (Texas) qui doit quelque peu sa renommée au film de Wim WENDERS. L’ironie de l’histoire veut cependant qu’aucune scène n’ait été tournée dans la ville ou ses environs… les lieux de tournage se situant essentiellement dans les zones désertiques du sud du Texas.
Parmi les photos qu’a rapportées l’artiste de son expédition au cœur des États-Unis d’aujourd’hui, certaines nous frappent plus particulièrement, qui nous transportent aussitôt dans une Amérique d’un autre temps. Les images de vieilles fermes abandonnées et de carcasses de pick-up nous ramènent, en effet, presque un siècle en arrière, à une époque à jamais gravée dans la mémoire collective grâce aux clichés de la photographe Dorothea LANGE et aux Raisins de la colère, le célèbre roman de John STEINBECK adapté à l’écran en 1940 par John FORD. C’est l’époque de la Grande Dépression et du Dust Bowl que dépeignent sans fard tant le romancier que la photographe, avec son lot de drames humains.

À l’instar de la famille JOAD dans l’œuvre de STEINBECK, des milliers et des milliers de fermiers et de travailleurs agricoles sont ainsi contraints de quitter leurs terres, sous les effets conjugués de la Grande Crise, de la spéculation et de la sécheresse qui s’abat sur les Grandes Plaines du Kansas et de l’Oklahoma. La route 66, la fameuse route 66, associée aujourd’hui aux bikers et rendue célèbre grâce à des films comme Easy Rider de Dennis HOPPER (1969), voit alors l’exode massif vers l’ouest des États-Unis de populations entières avec pour seuls bagages les quelques objets qu’elles ont pu sauver et l’espoir ténu de vivre des lendemains plus cléments, loin des tempêtes de poussière qui ravagent la région…
Aujourd’hui, les terres traversées par l’artiste ne connaissent plus de tempêtes de poussière comme dans les années 1930, mais elles demeurent le lieu de forces destructrices. Les habitants de ces régions le savent bien, qui restent aux aguets et se calfeutrent dans le sous-sol en dur (le fameux basement) de leur demeure dès lors qu’ils entendent une alerte météo et que le vent se lève. Ce vent tenace dont Arthur CHIRON fait état, qui l’empêche d’avancer et annonce un possible déchaînement des éléments… Nous voilà, en effet, dans l’« allée des tornades ». Mais cette fois-ci pas de tornade en vue, pas de photos de tourbillons monstrueux qui ravagent tout sur leur passage et emportent bâtiments et véhicules comme des fétus de paille.

Pour tout savoir sur le phénomène des tornades sans jamais risquer sa vie, il faut se contenter, comme notre explorateur, de passer par Wakita, petite bourgade d’Oklahoma qui a servi de toile de fond à Twister, un blockbuster réalisé par Jan DE BONT en 1996. Une petite visite au Twister Museum permettra, entre autres, d’y découvrir les coulisses du tournage du film et ses produits dérivés, dont le flipper photographié par l’artiste.
D’autres photos ne manquent pas d’attirer l’attention du spectateur. Celle d’abord de cette botte gigantesque et isolée, en hommage un peu kitsch à une époque où résonnaient encore dans des tourbillons de poussière le martèlement du sol par les sabots des bêtes à cornes et le cri des cowboys. Aujourd’hui, les ranchs se font plus rares, mais il subsiste quelque chose de l’esprit pionnier et de l’héritage du cowboy en Oklahoma, surnommé l’« État des Sooners » après l’arrivée massive au cœur de la région de millions de colons qui se lancent par la suite à l’assaut de l’Ouest. Une ruée épique saluée par le journaliste Horace GREELEY dont Cecil B. DE MILLE, au début du film The Plainsman (Une aventure de Buffalo Bill, 1936) se plaît à rappeler le slogan « Go West, young man, and grow up with the country » (« Va vers l’Ouest, jeune homme, et grandis avec le pays »).

À travers cette figure emblématique du cowboy, Hollywood a longtemps entretenu le mythe du héros américain, du conquérant qui se meut en toute liberté au sein d’un espace illimité. Dans The Big Trail de Raoul WALSH (La Piste des géants, 1930), les prétendants à la conquête de l’Ouest qui se rassemblent sur les rives du Mississippi incarnent ainsi, par excellence, ce rêve américain.
Les autres terres traversées par Arthur CHIRON portent toutes, elles aussi, les marques des outrances du climat. On est frappé d’emblée par ces paysages insolites façonnés par l’érosion de l’eau et du vent. Une foule d’images viennent à l’esprit du spectateur à la vue de ces territoires du Dakota du Sud qui servent de décor réel, ou reconstitué en studio, à de nombreux films et téléfilms.

L’on pense à Badlands de Terrence MALICK (La Balade sauvage, 1973) où un jeune psychopathe et sa jeune compagne se lancent sur les routes après le meurtre par celui-ci du père de la jeune fille. S’ensuit une folle cavale des deux amants qui sèment la mort sur leur parcours… L’on pense également à North by Northwest d’Alfred HITCHCOCK (La Mort aux trousses, 1959) et notamment à cette scène culte où l’on retient son souffle et dans laquelle les deux principaux protagonistes, Roger THORNHILL (Cary GRANT) et Eve KENDALL (Eva-Marie SAINT) échappent miraculeusement à leurs dangereux poursuivants en défiant le vide et en entamant une descente vertigineuse du Mount Rushmore. L’on pense enfin à des séries télévisées américaines comme Deadwood, du nom de cette petite ville du Dakota du Sud qui, après la découverte de filons aurifères aux alentours des années 1870, a aussitôt vu un afflux massif de chercheurs d’or.

Mais, au-delà, c’est un véritable parcours de mémoire auquel nous convie Arthur CHIRON. L’image de ces bisons esseulés dans l’État du Dakota du Sud nous ramène implicitement à une époque où cet animal, que les Sioux lakotas considéraient comme sacré, peuplait la région par centaines de milliers et constituait une ressource inépuisable pour les peuples amérindiens. Il y a de ça quelque cent cinquante ans. Chaque rocher, chaque brin de prairie, chaque élément du paysage porte encore aujourd’hui la mémoire invisible de l’avancée implacable de la « civilisation », telle que se la représente au XIXe siècle cet homme blanc qu’incarne par excellence un certain général Custer.
Forte de sa conviction que chacune de ses actions participe de la « destinée manifeste » – une expression apparue pour la première fois en 1845 sous la plume du journaliste new-yorkais John O’SULLIVAN qui exhorte les États-Unis à annexer la république du Texas –, l’Amérique anglo-saxonne poursuit son irréversible colonisation du continent. L’avancée de la « Frontière » se fait alors à grand pas au détriment des peuples autochtones et au mépris de leurs droits les plus élémentaires.
Le parcours d’Arthur CHIRON nous transporte sur les lieux-mêmes où des millions d’anonymes, blancs ou amérindiens, participent alors à la marche de l’histoire aux côtés de ces figures emblématiques du XIXe siècle américain que sont Sitting Bull, Crazy Horse, Geronimo, sans oublier le général Custer, leur bourreau. Chaque fois que nous progressons avec l’artiste en direction de Roubaix, nous voilà indirectement au cœur de territoires témoins des guerres indiennes et de la confrontation tragique et souvent on ne peut plus sanglante entre Blancs et Amérindiens.

C’est cette confrontation entre deux cultures, entre deux modes de vie, entre deux façons différentes d’appréhender le monde que nous raconte Hollywood à sa façon. Dans un premier temps, l’« usine à rêves » met en avant la bravoure du pionnier ou du soldat blanc face à des Amérindiens trop souvent dépeints comme des sauvages sans foi ni loi et d’une cruauté extrême. Il suffit pour s’en convaincre de se référer notamment à des westerns des années 1930 qui mettent en scène des Indiens caricaturaux dont le rôle est interprété par des acteurs… blancs ! Le stéréotype cinématographique du « Peau-rouge » veut ainsi que celui-ci soit une brute sanguinaire qui vocifère, hurle, et s’exprime dans une bouillie verbale qui n’a rien à voir avec les langues amérindiennes. C’est notamment le cas, et de manière flagrante, dans The Plainsman de Cecil B. DE MILLE (Une aventure de Buffalo Bill, 1936) qui présente une image très négative de guerriers brûlant les maisons des pionniers et massacrant les Blancs… Le stéréotype va perdurer… même si la figure de l’Indien à l’écran s’humanise petit à petit. Nombreux sont, en effet, les « bons westerns » qui rompent avec cette vision caricaturale.
Dans They Died with their Boots On de Raoul WALSH (La Charge fantastique, 1941), notamment, les méchants ne sont pas ces sauvages sanguinaires et peinturlurés que l’on avait l’habitude de voir dans les westerns, mais des politiciens et des spéculateurs à la solde des compagnies de l’Est qui foulent au pied les traités et les accords passés. Crazy Horse, lui, est présenté comme un chef plein de noblesse, respecté par son adversaire de toujours, le général Custer, tandis qu’un officier d’origine britannique proche du commandant de la 7e cavalerie rend le plus bel hommage à la nation indienne et à leurs chefs : « Les seuls vrais Américains sont derrière cette colline avec des plumes sur la tête », lâche-t-il à la veille de la bataille de Little Big Horn.

Il faut néanmoins attendre Dances with Wolves de Kevin COSTNER (Danse avec les loups, 1990) pour que l’Amérique change radicalement de point de vue sur les nations amérindiennes. À travers le récit d’un soldat blanc, le lieutenant Dunbar, qui, envoyé au fin fond de la « Frontière », adopte peu à peu les us et coutumes des Sioux au point d’être considéré comme l’un des leurs, c’est toute la complexité, tout le raffinement et toute l’humanité de la communauté sioux qui sont mises en avant.
Ainsi, à travers les photos d’Arthur CHIRON, apparaît une tout autre Amérique que celle que l’on connaît d’ordinaire – celle des grandes métropoles, de la conquête de l’espace et des start-up. C’est une Amérique qui porte encore en elle les marques de la fureur des éléments et de la colère des dieux, une terre où le temps donne parfois l’impression de s’être arrêté, où rôdent la nuit les fantômes de millions de petits fermiers, ainsi que ceux des peuples indiens trahis, spoliés et massacrés par une nouvelle nation conquérante et convaincue de son bon droit. Le territoire tout entier résonne encore de noms de sinistre mémoire, de Washita à Wounded Knee, qui nous renvoient à l’époque des guerres indiennes et aux massacres des communautés amérindiennes perpétrés par l’homme blanc.
Plus on parcourt les photographies, plus on a l’impression de découvrir un pays figé dans le passé à l’image de cette route qui semble mener nulle part. À l’image également de ce panneau à la frontière du Nebraska dont le slogan quelque peu désuet « the good life » évoque davantage, dans l’esprit du spectateur, un paysage tout droit sorti d’une bande dessinée. Une chape de plomb semble s’être abattue sur cette terre où l’être humain paraît ne plus avoir droit de cité et où les rêves les plus fous qu’entretenaient les Jack LONDON ou les KEROUAC n’ont plus cours…

Mais où est donc passé cet esprit de conquête pacifique, cette soif d’aventure et de liberté qu’incarne à la perfection Christopher MCCANDLESS dans Into The Wild de Sean PENN (2007) lorsque, promis à un grand avenir selon les critères de la société dominante, le héros tourne le dos à un modèle de « civilisation » pour vivre de petits boulots afin de parcourir le continent et de courir parmi les chevaux sauvages du Dakota ?
Le choix délibéré de l’artiste de détourner son regard de toute forme humaine pour privilégier la matière accroît encore la sensation qu’a parfois le spectateur de pénétrer dans un monde irréel duquel émane une forme d’« inquiétante étrangeté », dans un monde à l’image de ces drôles d’animaux-machines, les nodding donkeys (les ânes qui hochent la tête), comme l’on surnomme les chevalets de pompage. Ils répètent inlassablement le même mouvement, comme prisonniers d’une force impersonnelle qui les empêche de changer.
Le rêve américain de mobilité et de liberté aurait-il donc déserté ce coin d’Amérique ? On a beau se tourner vers George WASHINGTON, Thomas JEFFERSON, Theodore ROOSEVELT et Abraham LINCOLN au Mount Rushmore, en quête d’une réponse, mais leur regard reste impassible et leur silence de marbre.

Paris-Roubaix (USA) a donné lieu à une exposition photographique à la Galerie Dityvon à Angers (du 24 avril au 30 juin) . Elle sera suivie d’une seconde occurrence au Centre Photographique HASY, Le Pouliguen à l’hiver 2026. Un livre éponyme a également été publié aux éditions Paygraphie. Il présente une sélection de photographies, qu’accompagnent les textes de Morgane Jourdren, Maître de conférences en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes (reproduit ici dans son intégralité), d’Anthony Poiraudeau, écrivain et de l’artiste.








































