Images d’automne en Mésogée

par François TRAVERT

A l’automne 2008, alors que sommeillait l’effondrement de l’économie Grecque, des promenades dans la campagne athénienne me révélaient l’existence de paysages péri-urbains nés de la dernière pluie, paysages complètement neufs, qui avaient profité du dynamisme post-olympique et avaient largement profité aux grandes compagnies de BTP.
Hannah, Ionnassis, Dimitri, parmi d’autres, rencontrés pendant mes excursions, montraient un pessimisme teinté de fatalité en constatant qu’une villa de plus avec piscine se construisait au beau milieu des champs d’oliviers, que l’on continuait à arroser le centre hippique olympique alors même que personne n’y avait vu un cheval depuis 4 ans, qu’ils ne voulaient plus habiter dans la même maison que leurs parents, mais préféraient une maison avec jardin.

Sur la colline – l’observatoire
De vin et d’huile – entre les chemins
Exode Rural – les franges de la ville
Densifier par les boîtes  – de la ville à l’aéroport
Maison avec vue – l’effet J.O

5 slogans d’une mission photographique dans l’Attique, de regards posés un instant sur des paysages que j’avais connu quelques années auparavant.

Morceaux choisis :

Sur la colline – l’Observatoire

Hélios se montre généreux et Eole esquisse un souffle desséchant. Pas de doute, bien que ce soit l’automne, nous sommes quelque part en Attique, la province la plus habitée de Grèce. La pluie se fait attendre mais rien ne retarde l’inexorable avancée de la ville. Un nuage de poussière se soulève, comme une page qui se tourne sur le passé des lieux.
L’Attique, ce sont en fait quatre plaines entrecoupées par des reliefs plus ou moins marqués, et qui entrent fortement en contraste les unes par rapports aux autres. Les plaines sont intensivement cultivées depuis leur première occupation humaine, vers 1000 avant JC. Elles ont pour socle une terre riche et profonde, la terrarossa, dont le rouge de l’oxyde ferrique donne au paysage sa couleur. Les oliviers y ajoutent une variante gris-vert ou huileuse selon l’heure du jour. Ces arbres nourriciers font du lieu une aire renommée qui s’est longtemps diluée et déposée sur l’ensemble du rivage de la Méditerranée. Les collines sont faites de pierraille, de phrygana (formation végétale proche de la garrigue) et de maquis bas. Elles sont le domaine des moutons et des chèvres, qui évoluent dans un paysage de marbre, de calcaire et de basalte, témoins d’une géologie extrêmement complexe en ces terres qui ont été le théâtre de la bataille mythologique des Géants face aux Dieux de l’Olympe.

“ La terre de ce pays dépassait, dit-on, en fertilité toutes les autres, en sorte que la contrée était alors capable de nourrir une grande armée, exempte des travaux de la terre […]. Détachée toute entière du continent, elle s’allonge aujourd’hui dans la mer, comme l’extrémité du monde. Et certes, le vase marin qui l’enferme est surtout d’une extrême profondeur. C’est qu’il y eut de nombreux et terribles déluges, au cours de ces neuf mille ans. Au cours d’une période si longue et parmi ces accidents, la terre qui glissait des lieux élevés ne déposait pas, comme ailleurs, des sédiments notables, mais, roulant toujours, elle finissait par disparaître dans l’abîme. Et, ainsi qu’on peut s’en rendre compte dans les petites îles, notre terre est demeurée, par rapport à celle d’alors, comme le squelette d’un corps décharné par la maladie. Les parties grasses et molles de la terre ont coulé tout autour, et il ne reste plus que la carcasse nue de la région. Mais, en ce temps là, encore intacte, elle avait pour montagne de hautes ondulations de terre : les plaines qu’on appelle aujourd’hui champs de Phelleus étaient couvertes d’une glèbe grasse ; il y avait sur les montagnes de vastes forêts, dont il subsiste encore maintenant des traces visibles. Car, parmi ces montagnes qui ne peuvent plus nourrir que les abeilles, il y en a sur lesquelles on coupait encore, il n’y a pas très longtemps, de grands arbres, propres à monter les plus vastes constructions, dont les revêtements existent encore. Il y avait aussi beaucoup de hauts arbres cultivés, et la terre donnait aux troupeaux une pâture inépuisable.”

Platon, Critias

De vin et d’huile – entre les chemins

L’Attique était donc le grenier de la Grèce Antique et d’une partie du bassin méditerranéen, ce qui en a fait sa puissance. La Mésogée était et demeure la plaine la plus fertile de l’Attique, uniquement dédiée à l’agriculture jusque dans les années 1970.
En 1962, Jacqueline Tyrwhitt (urbaniste anglaise, enseignante à Harvard, qui s’installa en villégiature sur la colline de Sparoza à partir de 1965), constatait que la plaine demeurait totalement inhabitée, avec seulement des villages au pied des collines. Elle parlait alors de la structure médiévale du paysage. Il était déjà question à cette époque de la construction d’un nouvel aéroport international, l’ancien se trouvant à la limite du centre de la ville d’Athènes d’alors. Aujourd’hui, il est noyé sous les constructions des Jeux Olympiques de 2004 (espace Faliro).

Néanmoins, la Mésogée demeure une plaine plutôt agricole, mais elle est surtout devenue un vaste champ d’implantation pour l’industrie, l’artisanat et les grandes surfaces commerciales ; Leroy Merlin – Carrefour – Ikea.
Mes premières explorations se sont donc naturellement concentrées sur les structures agricoles pas encore reliquaires de la plaine mais a priori en sursis. Descendant tout juste la colline de Sparoza, je suis allé voir ce qui se passait à ses pieds, là où il y a les modèles les plus ancestraux, et surtout les exemples les moins atteints par l’urbanisation.

En allant de route en chemin et de piste en voie de traverse, divers éléments se combinent :
– le développement urbain et la pression foncière ; même si la capitale Grecque prend des étages, les constructions restent relativement basses, d’où un besoin d’étalement, d’autant plus qu’elle compte un nombre croissant d’habitants ;
– la politique agricole commune européenne (PAC) ; en instaurant un système de subventions sur certaines cultures et des aides à l’irrigation et à la mécanisation ;
– l’installation de l’Aéroport Eleftherios Venizelos, qui a bouleversé les réseaux viaires.
Ces trois facteurs conduisent à :
– la banalisation des cultures (vigne principalement : la PAC cautionne la plantation de vignes jeunes, issues d’espèces ‘classiques’ (Cabernet, sauvignon, …), au détriment des variétés locales. En outre, la PAC vise à sédentariser les troupeaux, qui de toute façon, ont de plus en plus de mal à se déplacer dans la plaine. Il en résulte des cultures d’oliviers enfrichées, dont la seule manière de nettoyer sont les moyens mécaniques (l’écobuage est trop risqué). Les oliviers sont donc en train de changer de forme petit à petit pour pouvoir laisser passer les engins. Les moutons remontent quant à eux vers les montagnes.
– le mitage des territoires agricoles, également lié à l’apparition des réseaux (eau courante, irrigation, électricité, routes goudronnées)
– la naissance d’enclaves agricoles.

Le paysage est donc en train d’évoluer, bien que le parcellaire en lanière ait été maintenu. La division cadastrale est très ancienne et directement liée au type de cultures. La largeur d’une parcelle est d’environ huit mètres, ce qui permet la plantation d’un rang d’oliviers, ou d’une demi-douzaine de rangs de vigne. En cas de succession, la parcelle est coupée en portions transversales, d’où un grand nombre de parcelles enclavées.
Paradoxalement, on s’aperçoit que les grands réseaux (Autoroute, Aéroport) protègent une partie de la plaine. Dans les zones les moins bien desservies, le mitage est assez peu marqué, et il y demeure un bonne diversité de cultures. L’accès n’y est pas aisé, en raison des nombreuses impasses et des grands ouvrages (terre-pleins, fossés de détournement, murs, ponts, … ). En outre, les nuisances sonores sont suffisamment dissuasives pour habiter avec un avion sur le tarmac toutes les trente secondes et un flot incessant de véhicules hurlants sur les six voies de l’autoroute.

Exode Rural – les franges de la ville

Se déplacer dans les franges de la ville, c’est évoluer dans des décharges sauvages, des artéfacts racontant des morceaux de vie qui laissent place à un nouveau standard d’existence acheté à crédit. Dans ces constructions de déchets, souvent posées juste à côté d’un bâtiment flambant neuf, ou à la limite entre la ville et le cultivé, on y voit pêle-mêle : un vieux frigo, des bouteilles vides -beaucoup-, un cadavre de chien, un canapé à grosses fleurs, quatre planches pourries, des sacs plastiques, deux briques, une aile de Coccinelle VW, un petit livre rouge.

On a arraché les oliviers qui étaient là pour planter une maison. Ensuite, on met dans le jardin des oliviers venant du Péloponnèse, moins vieux que ceux d’avant, mais plus chers et ceux-là bien empotés. Pour les gens plus démonstratifs, point d’oliviers plantés, ce seront des palmiers et des genêts sur gazon.
La ville se construit ainsi, ex-nihilo, dans les zones agricoles, et dans les interstices de terrains disponibles à la construction à l’intérieur des centres. La construction peut prendre plusieurs années, en raison des autorisations à construire aléatoires, et surtout en raison de la culture familiale. Jusqu’à maintenant, à chaque mariage, un étage. Aujourd’hui, avec l’émancipation des ménages et l’avènement du modèle Occidental, on préfère construire une maison indépendante pour les jeunes mariés. Une armada de vaisseaux de béton en chantier s’annonce donc un peu partout. Le townscape change, en délaissant les toits plats (permettant la construction d’étages) à hauteurs variables, au profit de toits à deux pentes, qui s’étendent assez uniformément dans le paysage.

Densifier par les boîtes  – de la ville à l’aéroport

Avec la construction du nouvel aéroport d’Athènes, l’aéroport Eleftherios Venizelos (opérationnel depuis 2001), le centre de gravité de la capitale grecque s’est franchement déplacé vers l’Est, en contournant le Mont Hymette par le Nord. Dès lors, la ville a pu s’épancher allègrement dans la Mésogée, étant aidée dans son glissement par la construction d’une autoroute (L’Attiki Odos, finalisée en 2004), et d’un métro/train régional. L’explosion urbaine ne s’est pas faite par le sud, en raison de la mer et du relief. En fait, l’urbanisation suit le schéma historique de développement de la cité. On peut néanmoins ajouter qu’au sud, la vue sur mer est peut-être un argument pouvant bloquer des grands travaux …

A première vue, le long des voies majeures de circulation, on construit à tour de bras des entrepôts et des usines sans se préoccuper ni des terrains, ni des voisins, ni de la proximité entre un abattoir et une usine de métallurgie. Néanmoins, une telle [dés-]organisation, a le mérite de favoriser la densification. Les boîtes s’installent là où il y a la place et les réseaux. Les seules routes construites sont des voies entres les boîtes qui sont autant d’impasses plus ou moins privées. Il est vrai que les zones agricoles se réduisent au profit de zones para-urbaines sans style, mais ce sont des zones fonctionnelles, qui n’empiètent pas, par exemple, sur les flancs des collines, trop éloignés de la route, ou déjà mités par de l’habitat ; les perturbations auraient été bien plus marquantes dans le paysage que l’élargissement de la zone construite en bord de route. En s’installant dans la plaine, les boîtes sont de l’extérieur assez vite dissimulées par les oliveraies qui subsistent. Pas de plan d’urbanisme signifierait-il économie de territoire ?

Maison avec vue – l’effet J.O

En 1996 devaient avoir lieu les Jeux Olympiques à Athènes, pour fêter le centième anniversaire des jeux modernes. Ils eurent lieu à Atlanta.
En 2000, devaient avoir lieu les Jeux Olympiques dans la patrie inventrice des jeux pour marquer le nouveau millénaire. Ils eurent lieu à Sydney.

En 2004 eurent lieu les XXVIIIèmes Olympiades d’été à Athènes, ou plutôt devrait-ont dire en Attique, tant l’événement a essaimé ses sites à travers toute la province, et a tramé le paysage de son réseau tentaculaires de deux fois deux voies éclairées et autres esplanades événementielles surdimensionnées.

Quatre ans [en 2008] après un événement qui dura un mois, il semble que les grands centres sportifs ne soient pas très animés. Subsistent :
– d’immenses parkings,
– de monstrueux monuments en rase campagne,
– des villages olympiques absolument déserts, avec volets fermés et euphorbes épineuses.
Demeurent :
– un gardien ou une gardienne à chaque entrée qui, inlassablement et avec zèle, époussette la caméra de surveillance juchée sur sa guitoune, avant de retourner regarder sur un des écrans de contrôle un match du Panathinaïkos qui se déroule dans le ‘vieux’ stade d’Athènes…

Les sites apparaissent comme des lieux sans vie, presque abandonnés, tant l’entretien, à part celui de l’éclairage public, fait défaut. Il parait qu’il se déroule souvent des évènements en ces lieux… Mais au centre équestre Olympique, ça ne sent point le crottin, et le bassin d’aviron de Schinias n’a jamais été ridé d’un seul mouvement de rame, durant mes différentes visites.
L’avantage de ces endroits, c’est qu’ayant été construits selon les normes antisismiques, ils perdureront peut-être aussi longtemps, mais mieux, que le temple de Poseïdon à Sounion, ou le stade de Delphes. Imaginons, dans deux mille ans, venir visiter ces sites aux grands exploits et songer à la grandeur de notre société dispendieuse d’alors.

Depuis les Jeux Olympiques, et un peu plus avant, en fait depuis le développement d’infrastructures de transports efficaces, et l’apport massif de capitaux étrangers (et quelques milliards d’euros de l’Union Européenne), la Grèce, et surtout les classes les plus aisées, habitent leur espace de manière nouvelle. Certaines banlieues subissent de plein fouet la gentrification. Les résidences secondaires de bord de mer se sont multipliées, et la vie loin du centre d’Athènes, tout en pouvant aller y travailler tous les jours, est devenue possible. Le traditionnel quartier chic d’Athènes (Khifissia, une sorte de cité-jardin au nord de la ville) s’est vu un soupçon boudé, au profit de la côte de Marathon ou des pentes de Vouliagmeni.
Les versants sont très prisés, avec d’énormes villas plantées dans le rocher. Une maison avec vue, pour voir au loin, mais aussi pour être vu, puisqu’il y a des versants où urbanisation=ostentation. Les zones proches des sites Olympiques sont assez convoitées. Elles se trouvent au débouché de routes en bon état. En ne respectant pas les limitations de vitesse, il y a moyen d’être en une vingtaine de minutes au centre de la capitale.

C’était en Novembre 2008

En revenant de mon expédition, je tombais par hasard, en tapant le mot ‘Paysage’ dans la rubrique livre d’Ebay, sur un ouvrage manifeste des années 1970, sur ”La fin du paysage” … Je l’ai acheté, pour 3 euros (et autant de port), sans savoir ce qu’il y a avait dedans. Et à l’ouverture … Ô surprise de constater que j’avais copié malgré moi des photos prises en France, 40 années auparavant… Avec le même souci de fabriquer du rêve au bord de la mer…

Texte et photos initialement auto-publiés avec le soutien de la Mediterranean Garden Society et de l’Ecole d’Ingénieurs de Lullier sous le titre “Images de la Mésogée -Automne 2008”

Références bibliographiques

Les mémoires de la Méditerranée, Fernand Braudel – éd. de Fallois 1998

Ecologie Antique, milieu et mode de vie dans le monde romain, Paolo Fedeli – éd. In Folio 2005

Making a garden on a greek hillside, Mary Jaqueline Tyrwhitt – Denise Harvey Publisher & The Mediterranean Garden Society 1998

La fin du paysage, Maurice Bardet – éd. Anthropos 1972

 

____________________________________________________________________________________________

Auteur

François Travert est installé dans le département du Lot et gérant du bureau d’étude ‘architecture des paysages Inermis’.

Site internet : www.apinermis.blogspot.com
Contact : apinermis.francois@gmail.com

____________________________________________________________________________________________

image_pdf
[retour haut de page]