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Une année dans le Finnmark, épisode 6

Pêche au crabe royal rouge à Smørfjord, juin 2017

Paysagiste à Alta pendant un an, je souhaite faire partager ce que fut mon quotidien. J’ai donc entrepris d’écrire de courts récits mensuels où je développe un moment lié aux pratiques de ce territoire. Il s’agit tantôt de raconter ses paysages, ses usages, son climat si particulier mais également, de montrer comment le réchauffement climatique impacte directement ces espaces.

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Ett år i Finnmark, norske Lappland
Fisketur på Smørfjorden, juni 2017

09.06.2017, 21h14

Je rentre de la pêche. Nous avons profité du beau temps pour descendre jusqu’au fjord avec Daniel. Au mois au de juin, la période du soleil de minuit a débuté et le soleil ne se couche plus. Je rince les filets de cabillaud que nous avons découpés sur les rochers puis les mets au réfrigérateur. De retour dans ma chambre, je baisse les stores et allume la lumière. Si je ne regarde pas les bords des fenêtres qui laissent passer la lumière du jour, je réussis presque à convaincre mon horloge biologique qu’il est bientôt l’heure de dormir.

La sonnerie de mon téléphone se fait entendre depuis la cuisine. Je traverse le couloir. Le reste de l’appartement baigne dans une lumière de milieu d’après-midi. J’attrape l’appareil et fais glisser mon index sur l’écran pour décrocher. C’est Diana, ma collègue. Peter et Olivier partent demain pour la pêche au crabe royal. Ils nous proposent de les accompagner. J’accepte.

10.06.2017, 12h26

J’attends la voiture à l’angle de la maison. Deux routes en asphalte se croisent entre les maisons en bois rouge foncé, bleu et jaune. Des blocs de neige subsistent encore dans les jardins aux pelouses jaunies par le froid. Il fait une dizaine de degrés. Le temps est dégagé. Une légère brise fraîche agite le feuillage des bouleaux. La Volvo arrive. Les deux Croates sont assis à l’avant. Peter conduit, lunettes sur le nez. Sur le siège passager, Olivier, un grand gaillard aux cheveux bruns, me fait signe. Diana m’ouvre la portière. Je m’engouffre dans le véhicule avec mon sac à dos.

Direction Smørfjord [1], à 1 h 30 au nord-est d’Alta. Pour s’y rendre, il faut longer le fjord jusqu’à Rafsbotn puis traverser les montagnes, le long de la rivière Goahtemuorjhka. La voie E6 se prolonge vers Olderfjord avant de bifurquer sur l’E69 et le lieu-dit Russenes [2]. Ensuite, il faut continuer vers le nord.

13h48

Très vite, Alta est derrière nous. La neige qui avait disparu en centre-ville se dessine à nouveau au fur et à mesure que nous montons en altitude. Le ciel bleu laisse place à un ciel gris incertain. Des flocons s’écrasent mollement sur les vitres de la voiture. C’est un peu comme si nous remontions le temps. L’hiver, à nouveau. La vue de la neige au mois de juin désespère Diana.

14h02

Au bord de la route, un panneau jaune indique que nous sommes à 197 kilomètres du Cap Nord. L’asphalte s’étale devant nous, interminable, impassible. Diana s’impatiente. Le nez collé à la vitre, je contemple le paysage. Je ne peux pas me lasser de ces nuances de gris qui défilent sous mes yeux. Cette immensité vide et calme est apaisante. La traverser en voiture y ajoute quelque chose de grisant. Parfois, des pylônes électriques rappellent la présence de la civilisation. Ma voisine continue de s’agiter sur son siège et réclame à ce que l’on mette de la musique pour égayer l’atmosphère. Un « boom boom » rythmé envahit l’habitacle et parasite ma rêverie. Je sors la thermos de thé de mon sac à dos et me sers une tasse. Peter me fait comprendre que je n’ai pas intérêt à en renverser sur la banquette. Pas facile.

14h12

La luminosité est faible. Nous croisons un camping-car. De rares cabanes et maisonnettes en bois isolées ponctuent le flanc des vallons enneigés. Un grand nombre d’entre elles appartiennent à des Samis [3]. Nous rejoignons finalement la rivière Goahtemuorjhka que nous longeons. Un courant rapide charrie des morceaux de glace de grande taille. Sur les berges où des fragments gelés se détachent, de chétifs bouleaux sans feuilles s’entremêlent. Autour de nous les montagnes varient entre 250 et 550 m d’altitude. À l’extérieur, la température a chuté à 4 °C. J’ouvre la vitre pour prendre de meilleures photos. On m’oblige bientôt à la refermer aussitôt. Il fait bien trop froid à l’extérieur !

14h24

Deux points jaunes au loin. Des phares. Une autre caravane. Un panneau triangulaire signale la présence de rennes. Un groupe de cinq animaux pâturent le long de la route, là où la neige a disparu. Ils ne prêtent aucune attention aux véhicules qui passent à quelques mètres d’eux. Dans le comté du Finnmark, les rennes sont élevés en semi-liberté par les Samis. Ils ne sont donc pas sauvages à proprement parler bien qu’ils restent méfiants vis-à-vis des humains. Chaque animal appartient à un propriétaire. Une marque, faite sur le bord de leurs oreilles à l’âge adulte, permet de distinguer l’appartenance de l’animal. Seul un œil averti peut faire la distinction. Je ne vois que le bord d’une oreille inégale. Mais chaque propriétaire a sa propre signature. Auparavant, le mode de vie des Samis était bien plus nomade. Ils habitaient dans des tentes à proximité de leurs troupeaux. Aujourd’hui, les Samis vivent dans des maisons. Seuls 10 % d’entre eux poursuivent l’élevage du renne et vivent périodiquement de façon nomade lors de la migration des troupeaux au printemps.

15h04

Nous longeons maintenant la côte. La présence des maisons de bois rouge est plus régulière le long du fjord. De vieilles voitures sont garées çà et là. La neige a quasiment disparu, mais persiste sur les montagnes. Nous sommes à une centaine de kilomètres de la frontière finlandaise et à 450 kilomètres de la frontière russe.

15h33

Oliver indique à Peter où se garer. Il a l’habitude de venir pêcher dans le loin. C’est l’occasion de remplir plusieurs bacs de pinces de crabes et d’en faire profiter la famille et les amis. Les portières de la voiture claquent. Olivier ouvre le coffre et sort une combinaison de plongée de son sac à dos. Deux grosses glacières bleues et une grande caisse en plastique sont calées dans le fond, à côté de couvertures de survies. Olivier s’habille rapidement. J’aide Diana à prendre les glacières. Nous traversons la route et descendons le talus rocheux qui nous sépare du fjord. Je regarde autour de moi. L’endroit est désert. Pourtant, Oliver m’explique que le fond du fjord est couvert de crabes, empilés les uns au-dessus des autres. Mais rien à voir avec une séance de plongée dans des mers turquoise. L’eau du fjord est sombre et opaque entre les bras de deux montagnes brun-noir tachetées de neige. Il fait froid et venteux. Nous posons le matériel le long du talus caillouteux et sur la courte plage de gravier. Je suis assez perplexe et demande à Olivier s’il compte réellement plonger dans le fjord.
– Bien sûr, s’exclame-t-il, confiant. C’est très facile. Il y a tellement de crabes que je n’ai qu’à les ramasser.
– Il faut juste faire attention en remplissant le filet ! complète Peter en riant.
La pêche a presque lieu dans l’obscurité. L’eau est glacée.  

15h40

Olivier rentre progressivement dans l’eau, vêtu de sa combinaison de plongée, palmes, masque et tuba. La totale. Il emporte avec lui un grand sac en bâche blanche qui lui sert de filet. La balise flottante de couleur orange nous permet de savoir où il se trouve. Nous nous asseyions sur les rochers, à l’abri du vent au creux du talus. Le K-way qui était suffisant à Alta ne me protège pas beaucoup. Je suis rapidement gelée. Peter me propose sa doudoune. J’accepte sans hésiter. Il part chercher une autre veste dans la voiture.

15h45

Olivier émerge de l’eau, les bras en l’air, un crabe dans chaque main. Le corps des crustacés est aussi gros que sa propre tête. Leurs pâtes s’agitent mollement dans les airs. Une moue de dégout se forme sur mon visage. Diana et Peter pensent déjà au menu du dîner de ce soir tandis qu’Oliver plonge à nouveau. Je pars me balader le long de la côte pour me réchauffer. Absence d’êtres humains. Trois rennes paissent le long du fjord, indifférents.

16h49

Diana me fait signe. Olivier s’apprête à sortir de l’eau. Je rebrousse chemin, curieuse de voir les fameux monstres. La bouée orange s’approche du bord. Peter aide son ami à tirer la cargaison hors de l’eau. Une masse rouge orangé remue maladroitement dans la bâche. Ces crabes, aussi appelés crabes du Kamtchatka, sont d’originaire des eaux pacifiques russes. Il peut atteindre jusqu’à 1,5 mètre d’envergure et peser près de 10 kilos. Ce crustacé a été introduit par des scientifiques russes dans le fjord de Mourmansk, près de la frontière norvégienne, dans les années 1960. Le but de cette opération était d’améliorer les ressources des pêcheurs de cette région.

Cependant, le prédateur naturel de ce crabe, le poisson-loup, est absent des eaux nordiques. Après quelques années, il s’est rapidement propagé le long des côtes norvégiennes et la mer des Barents. Certains scientifiques mettent en garde contre sa prolifération jusqu’aux côtes atlantiques européennes. Très vorace et se multipliant en très grand nombre, il appauvrit la biodiversité des fjords et contribue à la perturbation des écosystèmes locaux. Convoité pour sa chair, le crabe rouge est devenu un business juteux pour l’économie des pays qu’il envahit. La Norvège a par exemple fait le choix de protéger cette espèce en imposant des quotas aux pêcheurs.  La conservation de cette nouvelle ressource à des fins économiques se fait aux dépens de l’environnement.

17h04

Les crustacés sont moins actifs que je ne l’avais pensé. Aucun ne cherche réellement à s’échapper ou à retourner à la mer. Oliver sort un couteau et le plante au centre des carapaces avant de couper les pâtes et de les jeter machinalement dans la caisse. Une odeur salée de fruits de mer se fait sentir. Il me propose d’essayer.

– Frappe d’un coup sec, conseille-t-il en effectuant le geste dans les airs.

Le couteau en main, je me positionne au-dessus du crustacé posé sur un rocher. L’épaisse lame frappe l’animal. La carapace cède et se brise en plusieurs morceaux. Une purée orangée s’échappe de la coquille. Une fois le crabe mort, je prélève les pattes et les pinces, à la base de la carapace.

Le travail terminé, les carcasses sont remises à la mer. Olivier rince son couteau dans le fjord. Les couvercles sont placés sur les glacières. Peter se charge de la caisse. Nous sommes prêts à repartir.

Un renne solitaire traverse devant une caravane tandis que nous chargeons la voiture. Le véhicule est forcé de s’arrêter pour laisser passer l’animal qui franchit la voie avec nonchalance. Direction Alta.

19h13

À notre arrivée, nous retrouvons un ciel bleu ponctué de nuages. Le soleil est encore haut dans le ciel. Difficile d’imaginer qu’à quelques kilomètres au nord, l’hiver est toujours présent. Sans le cadran de l’horloge numérique de la voiture, on pourrait penser qu’il est autour de 16 h. Le dîner dans le coffre, nous tournons sur Tollevikveien, en direction de chez Diana.

 

Note / Bibliographie :

1.Smørfjord est le nom norvégien du fjord. À l’origine, le nom sami était Smiervuotna.

2.Littéralement « Les Russes » en norvégien. Aux XIXème et XXème siècles, de nombreux travailleurs de la Russie du nord sont venus travaillés dans les villages alentours.

3.À l’origine, les Samis sont un peuple autochtone semi-nomade vivant principalement de l’élevage de rennes (pour sa viande et fourrure) et de la pêche, en Laponie. Cette pratique induit un mode de vie semi-nomade particulier (migration des troupeaux vers le nord) qui attire de moins en moins de personne.

 

 

 

 

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Pour référencer cet article :

Lucie D'Heygère, Une année dans le Finnmark, épisode 6, Openfield , 11 octobre 2019

13h48, L’été dans le Finnmark (© D’Heygère Lucie)
14h02, Nuances (© D’Heygère Lucie)
14 10, Plaine enneigée (© D’Heygère Lucie)
14h12, Aisaroaivi (© D’Heygère Lucie)
15h05, Le long de la côte (© D’Heygère Lucie)
15h38, Habitants locaux (© D’Heygère Lucie)
15h45, Premiers crabes (© D’Heygère Lucie)
16h52, Massacre (© D’Heygère Lucie)
16h53, Crabe royal du Kamtchatka aussi nommé « Crabe de Staline » (© D’Heygère Lucie)
17h19, Une dernière photo (© D’Heygère Lucie)