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Aire d’accueil

inventaire non exhaustif des pouvoirs de l’imagination

Aux abords d’une cimenterie, sur le site d’une ancienne décharge ou d’un terrain marécageux, à proximité d’une déchèterie, le long d’une voie ferrée ou d’une autoroute, qui serait assez fou pour s’exposer aux pires nuisances en décidant d’installer sa résidence aux abords de ces lieux ? Est-ce que cela ne relèverait même pas de l’indécence de le souhaiter à quiconque ? Il semble bien que ce soit pourtant ce que l’État français, avec l’aide des municipalités, réserve depuis déjà un long moment à une partie de ses citoyens – roms, manouches, gitans et tous ceux qui s’apparentent à la catégorie administrative des « gens du voyage ».

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Cette attitude s’efforce de répondre à une obsession : créer des lieux d’accueil destinés aux populations itinérantes en proposant des solutions qui relèvent le plus souvent de « l’enfouissement ».

En abordant le sujet des terrains des gens du voyage aujourd’hui, je veux donc poser la question de l’épaisse invisibilité à laquelle ces espaces sont condamnés. Territoires sans mémoire nés dans le détournement de notre regard, interchangeables à souhait, il n’en existe quasiment aucune représentation, hormis celles véhiculées par la presse et les médias traditionnels. Les photographies d’Aire d’accueil se présentent alors comme une alternative possible et nécessaire, débarrassée de toute idée de sensationnalisme. Dans le cadre d’une approche trompeusement neutre, je ne cesse d’interroger la nature même de ces espaces, fruits de l’assujettissement de l’imagination à la froideur étriquée des normes administratives.

Extraits d’entretiens

Brigitte W : Ici, c’est bien. Ce n’est pas loin de tout. Parce que l’aire, parfois, elle est très loin, pour faire les courses, pour l’école des enfants. Pour les amener aux jeux. Tu peux même aller au bourg à pieds. C’est pas loin de tout. Ici, ça va, j’ai rien à dire. J’aime bien.

Antoine Le Roux : Comment faisiez-vous avant que les villes construisent des aires d’accueil ?

Brigitte W : On s’arrêtait sur les fausses routes. On s’installait sur les cimetières, sur le parking, devant. Comment faire autrement ? Les gens comprenaient, ils nous laissaient prendre de l’eau au cimetière. Sinon, on essayait de trouver un champ à louer. Mais ce n’était pas très évident. On y arrivait. Mais pas tout le temps. Certaines fermes nous ont acceptés. Il y a eu des campings aussi, mais pas tous.

Diego S : Moi, je n’ai pas le choix d’être ici. C’est vrai. Si je pouvais avoir un crédit et m’acheter une maison. Sans parler de maison mais un terrain où je peux vivre. Je le ferais.

Antoine Le Roux : Que vous manque-t-il sur les aires d’accueil ?

Diego S : Ce n’est pas une vie d’être ici. Faire la vaisselle dehors quand il gèle. Les toilettes et les douches séparées.

Toutoune S :Hier, je prenais une douche. Pour en sortir, j’ai enfilé au moins deux paletots. Tu es obligé. Il gèle tellement là-dedans.

Diego S : Ce qu’il y a de bien, ce sont les champs autour. C’est juste ça.

Toutoune S : On aime bien parce que ce n’est pas clos.

Diego S : Il nous manque un lampadaire qui resterait allumé toute la nuit. Je crois bien que c’est le plus important. Parce que bientôt, ma petite fille ira à l’école. Et l’hiver, il fait nuit lorsqu’on se lève. Il fait vraiment noir. Dès qu’il fait jour, tu es tranquille. Être dans le noir, ce n’est pas une vie.

Antoine Le Roux : Quelle est le territoire de vos itinérances ?

John D : C’est tout l’ouest. Le Maine-et-Loire, la Sarthe, la Bretagne, la Loire-Atlantique aussi. C’est à peu près tout. L’ouest de la France. On ne part jamais très loin, parce qu’on a nos clients. On est connu. On a nos maisons, nos familles. On ne fait pas les quatre coins de la France. Ce serait pas rentable non plus.

Nadia D : Par exemple, avant d’arriver ici on était à Château-Gontier. Quand on va partir d’ici, on peut aller sur Segré, sur Pancé. On ne va jamais bien loin.

John D : Il y a des aires d’accueil où les tarifs sont très chers. C’est 3 euros l’emplacement, par jour ; le m3 d’eau, ça doit être 4 euros et quelque, puis 20 centimes le courant électrique. Ça revient à un loyer. Par mois. Sans compter la caution. Il y a 100 euros de caution à donner. On paie en espèces. Ils ne veulent pas autre chose. Pas de chèque.

Nadia D : Certaines aires d’accueil sont chères. En plus de cela, elles ne sont pas aux normes. C’est sale.

John D : Elles sont parfois trop éloignées des villes et des bourgs. Par exemple : pour aller faire les commissions, au magasin, pour emmener les petits au médecin. On en a vu certaines à 3 ou 4 km du bourg. Ça fait loin. Ma femme n’a pas le permis. Quand je pars travailler le matin, c’est juste. On est jamais seul, mais quand même. Pour faire 1 km, ça va. Parfois on est en pleine campagne. Et là, ce n’est pas terrible.

 

Note / Bibliographie :

Pour allez plus loin, retrouvez le travail de William Acker :
https://visionscarto.net/inventaire-lieux-accueil

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Pour référencer cet article :

Antoine Leroux, Aire d’accueil, Openfield , 9 mars 2020