Itinere

Dorian Cohen / Texte de Clara Régy

Si ITINERE est bien un voyage, c’est celui du regard qui se pose, calcule, divise, cache et parfois déchire. Un regard qui donne à voir et à penser. Bâtiments, routes, ponts, arbres rustres, rudes ou tendres, échevelés, posent, s’emmêlent, se penchent, se donnent comme des humains confiants, meurtris, chahuteurs ou fatigués.
Mais ils appartiennent tous à une «collection» ou comment se séparer pour un temps, avant que de se retrouver. Les lignes silencieuses – s’écoutent sans rien dire, un duel s’engage entre bâtiment érigé, pointu, carré et le végétal vibrant, fragile mais libre. Si l’homme a bel et bien « planté » les deux «éléments », sait-il combien l’arbre, l’herbe, les buissons pourront se jouer de lui, au gré des saisons ?

les lignes silencieuses - 04

les lignes silencieuses – 04, huile sur papier, 45 x 55 cm, 2015


les lignes silencieuses – 02, huile sur papier, 45 x 55 cm, 2015


les lignes silencieuses - 01

les lignes silencieuses – 01, huile sur papier, 45 x 55 cm, 2015

Départ en vacances – ces grandes toiles nous conduisent hors de la « cité » en des lieux de passage qui ne comptent de la vie que des accidents de pylône et quelques traces de fantômes, si l’on n’y prend garde. Mais il y a surtout et d’abord cette végétation vibrante : c’est feuille par feuille que Dorian lui donne l’humanité joyeuse de ses poses indociles. Il reprend alors les recettes de l’école du paysage de la Renaissance italienne et parvient ainsi à transfigurer ces multiples « passages » les poussant même vers une forme de fantasmagorie ! Les jeux d’ombres et de lumières, l’unicité de chaque feuille, la composition particulière tournée vers des cieux plus clairs n’évoquent-ils pas alors, un ou des « paradis » à venir ?
Les images grisées – petits instantanés de 13 x 15 cm sur papier toile – nous ramènent aux limites de la ville. Le boulevard périphérique parisien est saisi dans le sombre du crayon gris. Le soir est-il toujours confiné sous ses ponts, sur ses routes ? Comme un appel au partir? Mais la maîtrise du dessin enchante la douce mélancolie de cet ensemble… Quelques arbres subsistent : nos fantômes sans doute …

Depart en vacances - 02

Départ en Vacances – 02, huile sur toile, 150 x 150 cm, 2015


DEV05-vf2

Départ en Vacances – 05, huile sur toile, 200 x 200 cm, 2015

Les urbanités – une série d’huiles sur bois, voilà bien le matériau rêvé qui donne sa place et sa valeur aux grands arbres des campagnes… Non, Dorian ne quitte pas la ville : il nommera ces pièces « nature morte urbaine». La ville est ici peinte de nuit, et le matériau est « vernis » par de multiples couches de glassis, un peu comme une miniature du Moyen-Âge. Difficile de ne pas noter la poésie de l’ensemble : un arbre droit comme un «i» fanfaronnant sur un balcon, des toboggans pour petits corps ou un arbre chaussé d’une immense sandale de mosaïque.
Un inventaire à la Prévert.

urbanités-04, huile sur bois, 30 x 30 cm, 2016


urbanités -05, huile sur bois, 30 x 30 cm, 2016


urbanités-02, huile sur bois, 30 x 30 cm, 2015


urbanités -01, huile sur bois, 30 x 30 cm, 2015


urbanités -09, huile sur bois, 30 x 30 cm, 2016


urbanités -10, huile sur bois, 30 x 30 cm, 2016


urbanités -12, huile sur bois, 30 x 30 cm, 2016

Si ITINERE est bien un voyage, c’est d’abord celui du peintre. Mais si ses yeux le portent vers des espaces contraints par des murs droits rigides, les ponts serpentins et les routes galbées peuvent alors dans leur rondeur même rivaliser avec la végétation : rivalité fraternelle ou fratricide ? Dans une lettre de Cicéron à son ami Atticus ne trouve-t-on pas « De meo itinere variae sentantiae ». Que l’on peut traduire par « les opinions sont fort partagées sur mon voyage ».
Si ITINERE est bien un voyage, c’est aussi celui du « spectateur » qui jugera lui-même de la couleur de la rivalité : « variae sententiae », mais quelle que soit l’issue c’est l’harmonie de l’ensemble qui prévaudra. Le matériel et l’immatériel mêlés, opposés ou explosés dans une partition cohérente et soignée voilà bien ce que nous offre ITINERE.


Auteurs

Alors qu’il entreprenait des études d’ingénieur à l’école Centrale de Nantes, Dorian Cohen décide de devenir peintre à l’âge de 21 ans après une visite de la rétrospective du peintre russe Wassily Kandisky au Centre Pompidou en 2009 durant laquelle il ressent un choc pictural renversant.
Ingénieur diplômé en Génie Civil, il a ensuite travaillé pendant 3 ans dans l’aménagement du territoire et plus particulièrement dans l’aménagement de quartier urbain. Maître d’œuvre dans la requalification de routes départementales pour le Département des Hauts-de-Seine puis Maître d’Ouvrage pour la Ville d’Ivry-sur-Seine (94), il est en charge de l’aménagement des espaces publics de la ville et prend peu à peu goût à la fabrique urbaine. Entouré de paysagistes, d’architectes et d’urbanistes il étudie la conception d’espaces urbains à leur côté, notamment lors du suivi des études de maîtrise d’œuvre du grand projet d’urbanisme Ivry Confluences rassemblant une multitude de grands noms de l’architecture et du paysage. Peu à peu il s’intéresse au dessin d’aménagement et se familiarise avec l’ensemble des processus de création d’un paysage urbain.
Parallèlement, pendant ces trois années, il apprend la peinture figurative en autodidacte les soirs et les week-ends, avant de mettre un terme à sa carrière d’ingénieur pour se consacrer exclusivement à la peinture. C’est à ce moment particulier de sa vie qu’il entreprend son premier travail en peinture sur le paysage urbain. Frustré d’être devant un ordinateur, au lieu d’être près de ses toiles, il se met à peindre l’ensemble des vues sur le paysage de grands ensembles, qui entouraient son bureau. Grace à son expérience dans l’urbanisme, il développe une « certaine vision » de l’espace qu’il met pleinement à profit dans sa pratique de peinture urbaine. Il s’intéresse à ces espaces publics, ces architectures, ces urbanités, là où le beau n’est pas une évidence, là où ni même le laid n’est flagrant. Il s’attache à révéler le potentiel pictural de ces espaces à travers le grand jeu de la peinture figurative. Et de plus en plus, il s’éloigne du réel pour composer son propre espace, son propre paysage, mettant en image des compositions urbaines, des paysages d’infrastructures, des fantasmes urbains.
www.dorian-cohen.com

Clara Régy est un poète contemporain.
Récemment lauréate du prix des Trouvères 2015, son travail est publié dans les revues litterraires N47, Les Ecrits du Nord, Terre à Ciel…


Pour référencer cet article

Dorian Cohen et Clara Régy, Itinere, Openfield numéro 7, juillet 2016

image_pdf
[retour haut de page]