La montagne construite
En 2014, je choisis de porter mon travail de fin d’études (TPFE) sur la vallée des Belleville, en Savoie, dont les communes de Moûtiers et Salins-les-Thermes figurent la porte d’entrée. Ce territoire de haute montagne m’avait d’abord fasciné par sa géomorphologie spectaculaire, où le paysage agropastoral et forestier se confronte aux réseaux d’infrastructures, à la fois liées au tourisme, aux transports et aux activités économiques occupant le fond des vallées.
La vallée des Belleville est située en Tarentaise, une des six provinces de Savoie dont les hautes montagnes marquent l’extrémité ouest du massif alpin. Elle s’étend sur 35 km sur un axe nord-sud, dont le point le plus bas, à l’extrémité nord, correspond aux communes de Moûtiers et Salins-les-Thermes (476 m d’altitude), et le point le plus haut, à son extrémité opposée, à la pointe de Polset (3562 m).
Malgré son enclavement, ce territoire jouit d’un dynamisme par son économie touristique, et particulièrement celle des sports d’hiver, avec plusieurs stations d’altitude destinées à la pratique du ski alpin.

Cette image de la montagne comme espace de loisir hivernal repose sur une perception du paysage d’abord comme un espace prétendument « sauvage », de l’ordre du sublime, alors qu’il a été façonné par des siècles d’activités humaines (agriculture, foresterie, thermalisme, production hydroélectrique…) et qu’il a nécessité des aménagements de grande ampleur pour le tourisme des sports d’hiver (Plan neige en 1964, Jeux olympiques d’Albertville en 1992…) Ces aménagements dessinent aujourd’hui un paysage de contrastes, construit, où l’horizon dégagé des sommets s’oppose à celui, plus encaissé, des fonds de vallée, où se côtoient les bourgs résidentiels, les plateformes industrielles, les pâtures et les viaducs routiers enjambant les torrents.
Paradoxalement, c’est dans ces fonds de vallée alpins que s’est d’abord développé le tourisme par le thermalisme et les activités d’excursion : vivant auparavant de l’agro-sylvo-pastoralisme, la Tarentaise voit arriver les premiers touristes à partir de 1819 avec l’exploitation des sources thermales de Brides et de Salins. Avant les années 1930 et l’arrivée progressive du ski, l’activité touristique connaissait une saisonnalité différente et restait basée dans les vallées. La pratique du ski, qui se développera à grande échelle dans les années 60, marque une inversion dans ce rapport aux saisons en reportant la présence touristique davantage en période hivernale.
Dans le contexte du dérèglement climatique et de la raréfaction des précipitations neigeuses, l’avenir de ces territoires, fortement dépendants du tourisme hivernal, questionne et invite à interroger la manière dont est perçu et aménagé l’espace de la montagne. Les Alpes connaissant un réchauffement 1,5 fois plus rapide que le reste du monde, ce travail de diplôme a été l’occasion de tenter des pistes de projet à partir de différents questionnements : comment les espaces alpins peuvent-ils se transformer spatialement pour accueillir des usages touristiques sur une saisonnalité différente ? Comment les singularités paysagères peuvent-elles être le support de nouveaux récits pour la vallée ? Quelle réappropriation des espaces de la montagne pour les résidents permanents ?

Révéler la cité des eaux vives
Le projet développé pour ce TPFE se construisait autour d’un processus de transformation progressive du territoire, se déclinant temporellement sur ses étagements depuis le bas de la vallée, à Moûtiers et Salins, jusqu’aux sommets aménagés pour la pratique du ski. Cette transformation s’appuyait sur la figure du torrent comme support d’une redécouverte des singularités de chaque étagement.
Trois stations-tests déployaient cette intention sur des lieux d’articulation entre l’échelle de la vallée et celle des entités habitées : les Ménuires, le Pont de la Combe, et Moûtiers-Salins.
Moûtiers est la capitale historique de la Tarentaise. Autrefois appelée Darantasia, signifiant la « cité des eaux-vives », elle deviendra au Xe ou XIe siècle Monasterium et donc Moûtiers. Par sa position à l’intersection des vallées principales de la Tarentaise, elle constitue un point de passage majeur dès l’époque romaine pour les pèlerinages entre l’Italie et la France, en passant par Bourg-Saint Maurice et Aime. Accolée à la commune voisine de Salins-les-Thermes, la ville s’étend autour d’une double confluence, celles du Doron des Belleville avec le Doron de Bozel, et celle du Doron de Bozel avec l’Isère. Tout autour, les deux communes sont entourées de versants boisés abrupts.
Avant leur endiguement au XIXe siècle, ces cours d’eau connaissaient de fortes variations de débit provoquant des inondations brutales. L’artificialisation de leurs cours liée à l’activité hydroélectrique a réduit la fréquence des crues, même si le risque existe encore en cas de crue exceptionnelle ou d’obstruction des ouvrages en amont par des embâcles. Malgré cette atténuation, la ville semble tourner le dos aux cours d’eau, dont les rives endiguées sont occupées par de vastes parkings et places minérales, et dont les lits sont franchis par les imposants viaducs routiers qui mènent aux vallées périphériques.
Le projet à Moûtiers-Salins visait à redessiner la relation des espaces habités aux torrents et aux reliefs pour révéler cette ville-porte vers les grandes vallées de la Tarentaise. En réponse à l’exiguïté des espaces libres et à la fermeture des horizons, il s’agissait d’étendre les espaces d’usages à destination des résidents permanents, en s’appuyant sur la géomorphologie singulière du fond de vallée. Le projet esquissait trois lignes de force à révéler et à mettre en lien, redonnant des épaisseurs appropriables pour les usages des habitants :
– la Crête rocheuse faisant face à la vallée des Belleville
– le Piémont de Salins, longeant le Doron de Bozel
– la Confluence de l’Isère et du Doron, point de bascule entre Haute et Basse-Tarentaise.

Ces trois figures liées à l’identité torrentielle du site étaient mises en lien par un réseau de boucles de promenade, invitant à suivre ces continuités de hydrologiques et géologiques, et activant de nouveaux lieux d’intensité dans les espaces urbanisés :
– Le Promontoire habité, à l’entrée de la Vallée des Belleville : en étendant un parc agricole sur l’adret, des vergers, des boisements et des prairies de fauche se développaient dans la pente, guidant les vues vers l’embouchure de la vallée. Sur ses rives, les nouvelles habitations, installées dans la pente, figuraient une lisière habitée adressée vers le grand paysage. En contrebas, la confluence des Dorons des Belleville et de Bozel était révélée par une réouverture de leurs rives, et une réorganisation des entrepôts d’activités, redonnant des vues vers les cours d’eau.

–La Cordée d’HLM : un espace où le relief enjambait l’infrastructure routière pour redessiner le lien entre les quartiers résidentiels des coteaux et la ville basse. Le talus qui surplombe la route nationale se déployait par une couverture partielle de la voie, permettant l’installation d’espaces sportifs et récréatifs à proximité d’un collège et d’un lycée.
–En aval, le quartier de la Gare était réorganisé en mutualisant les espaces de stationnement derrière les voies ferrées : de nouveaux espaces au pied des immeubles existants et près de la gare routière dessinaient des terrasses intermédiaires appropriables par les habitants, pour développer des espaces sportifs et de détente en balcon sur le centre-ville.
–Le Duel torrentiel : à la jointure de l’Isère et du Doron de Bozel, occupée par des ensembles d’entrepôts partiellement vacants, et entourée par leurs nappes de parking, le projet esquissait une rencontre entre l’espace aquatique et la plateforme d’entrepôts, un espace partiellement inondable où les bâtiments s’inséraient dans une trame d’espaces perméables et plantés.
Si ces intentions de projet se heurtaient aux impératifs techniques liés à la protection face aux inondations, ou aux glissements de terrain, elles partaient d’une intuition que le rapport de distanciation entre les espaces de la ville et les torrents méritait d’être réinterrogé, et pourrait l’être encore aujourd’hui.

Le retour au torrent
Onze années plus tard, je reviens sur site avec une attention différente, que je prévois de porter sur un territoire proche. L’arpentage, réalisé à vélo, commence à l’extrémité nord de mon site de diplôme, dans la ville de Moûtiers, où le souvenir des torrents qui partitionnent la ville me donne envie de poursuivre l’exploration plus en aval sur le cours de l’Isère, à l’ouest, jusqu’à Albertville.
Les questionnements engagés lors de mon travail de diplôme ressurgissent à l’arrivée en gare : je retrouve les espaces de la ville et sa torpeur, ses quais encombrés de voitures en bas desquels filent les eaux grises de l’Isère, et ses immeubles agrippés aux adrets.
À Moûtiers comme dans de nombreuses vallées alpines, la production hydroélectrique est à la fois une ressource providentielle dans un contexte de recherche de sources d’énergie décarbonées, et une contrainte majeure pour l’accessibilité aux espaces aquatiques dans la vallée. Le débit des cours d’eau comme l’Isère et ses affluents est régulé par les prises d’eau et barrages, retenant ou libérant l’eau en fonction des précipitations et des niveaux des retenues comme celle du barrage de Tignes. Ce danger lié aux lâchers d’eau en amont de l’Isère induit une impossibilité d’accéder au lit mineur : les panneaux d’interdiction jalonnent ses rives, comme autant de rappels frustrants.
L’existence de ce risque, différent du risque inondation également présent sur le territoire, questionne sur le droit des habitants ou des visiteurs de passage à profiter des espaces de fraîcheur, dans un contexte d’étés caniculaires de plus en plus fréquents. Comment inventer d’autres relations possibles entre l’eau vive du torrent et les espaces habités ? L’Isère en tant qu’élément paysager identitaire de la Tarentaise peut-elle devenir le support d’un nouveau récit territorial, redonnant une importance à la basse-vallée ?
Le nouvel itinéraire cyclable que j’emprunte m’indique qu’un changement s’est déjà opéré : depuis Moûtiers, il est désormais possible de longer les digues de l’Isère jusqu’à Feissons et de découvrir son paysage en mouvement. La piste frôle la ripisylve, domine les barrages et révèle une variété de situations tantôt habitées, tantôt agricoles ou industrielles, que la traversée en train ne laissait qu’entrapercevoir. La succession des méandres déploie des relations changeantes à l’Isère : cachée derrière sa ripisylve, une plage de galets invite à une baignade interdite… Plus loin, le cours d’eau se révèle, traversant les façades des usines de graphite… Encore après, elle traverse un parc face aux thermes de La Léchère. Des plans d’eaux stagnantes ponctuent les rives, où s’activent les pêcheurs et les pratiquants de wakeboard.
Dans ce frôlement continu du torrent, les rives dessinent un rapport ambivalent à ses eaux, avec lesquelles la distance est toujours de mise. À l’intérieur des espaces minces et surplombants que la piste traverse, les usages se créent par la substitution à ceux de la berge, pourtant la tentation de l’eau vive est toujours plus forte : je devine en de nombreux endroits les chemins de traverse permettant d’y accéder.
Cet arpentage de la Basse-Tarentaise questionne sur les paysages aquatiques de la vallée et des espaces alpins en général : l’artificialisation du cours d’eau et l’aura des sommets a peut-être effacé les singularités au pied des massifs. Dans un espace marqué par l’ingénierie et la technologie, l’incertitude et les aléas climatiques invitent à réenvisager notre rapport au milieu vivant du torrent. Cette figure naturelle et culturelle, portant les traces des différents cycles économiques qui ont marqué la montagne, pourrait-elle permettre d’inventer des récits futurs pour les espaces habités des vallées ?
Pour en savoir plus :
Thibaut Mercier, Amorcer l’ascension, Figure torrentielle pour une vallée de confins, Travail personnel de fin d’études de paysagiste dplg, encadré par Laurence Crémel, École Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, 2014, consultable sur https://www.revue-openfield.net/ressources/travaux
BERGERI, Jean-Paul. Histoire de Moûtiers. Ed. La Fontaine de Siloé, 2007
MILLERET Yannick ; HALITIM-DUBOIS Nadine ; BÉRELLE Clara, Patrimoine hydraulique de la Savoie : présentation de l’étude départementale, Rhône-Alpes, Savoie [En ligne], Date d’enquête: 2009 ; Dernière mise à jour en 2026 URL :https://patrimoine.auvergnerhonealpes.fr/dossier/IA00141274

































































