Paysages, territoires, transitions

Par Cédric Ansart, Jérôme Champres et Marie Guibert

Le service de la recherche du Ministère de la Transition écologique et solidaire propose aujourd’hui une expérimentation intitulée les ateliers territorialisés de recherche-action paysages, territoires, transitions. Cela nous amène à nous interroger sur l’articulation entre paysage et transitions, sur ce que la recherche-action peut apporter à cette question et à étudier comment les territoires s’en emparent.

Le concept de transition

Le terme transition vient du latin transitus qui signifie passage, la transition est un état temporaire. C’est en quelque sorte un intermédiaire qui est situé entre deux états durables.

“La vie est agréable. La mort est paisible. C’est la transition qui est désagréable.”
Isaac Asimov

Une transition marque un changement de paradigme, une évolution qui nous amène vers une autre vision du monde. Ce changement de modèle nous impose de nous remettre en cause via par exemple notre organisation sociale ou économique.

Face aux crises, certaines collectivités, des associations d’habitants ou des acteurs économiques tentent de répondre localement à des enjeux tels que l’adaptation au changement climatique, l’implication citoyenne dans les projets, l’évolution des pratiques agropastorales, etc. Il s’agit là, notamment, de repenser les modes de fonctionnement à toutes les échelles dans une démarche de progrès assurément inventive. L’ensemble des acteurs doit participer des réflexions stratégiques sur des transitions possibles qu’elles soient écologiques, économiques ou sociales. Ces débats sont suivis d’un plan d’actions concret partagé par tous. Par exemple il peut s’agir d’imaginer de nouveaux débouchés économiques, développer l’agrotourisme, valoriser un terroir, voire se reconstruire une identité.

Les transitions liées aux politiques interministérielles

Souvent sectorielles, les politiques sur les transitions portées par les ministères ont l’ambition de faire émerger de nouveaux modèles de société. Ainsi, la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte vise à nous préparer à l’après-pétrole. Elle rénove la gouvernance des territoires en favorisant des politiques locales du climat, de l’air et de l’énergie, tout en assurant une cohérence entre l’ensemble des secteurs, tels que l’urbanisme, les transports, etc. La transition écologique qui trouve sa traduction dans la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, a pour ambition de protéger et de valoriser notre patrimoine naturel, pour faire de la France le pays de l’excellence environnementale et des croissances verte et bleue.

Transitions et paysages

Le concept englobant de « paysage » permet d’aborder les transitions qui touchent l’ensemble des politiques publiques du territoire : projets d’aménagement, amélioration du cadre de vie, gouvernance, économie, environnement…

Interdisciplinaire, le paysage est un excellent outil pour les collectivités qui s’engagent vers un développement durable. Un diagnostic paysager permet d’étudier un territoire selon de multiples points de vue et cela à plusieurs échelles. Cette analyse permet en outre de repérer des signaux faibles, des évolutions voire des mutations territoriales. Le paysage révèle ainsi certains bouleversements en cours, voire des crises à venir. Il permet d’envisager des pistes de travail sur des domaines multiples, comme l’aménagement du territoire, les problématiques écologiques, énergétiques, économiques et sociales. Les transitions paysagères sont finalement des réponses innovantes et hybrides à des enjeux du territoire. Ici, un changement de posture, là des expérimentations avec des habitants. Le paysage est un point de référence à partager avec tous les acteurs, il est un « fil rouge » fédérateur. On teste, on repousse les limites, on échange chacun avec son niveau d’expertise sur son quotidien, son cadre de vie… son paysage.

« Paysages, territoires, transitions » : qu’avons-nous à apprendre en commun pour agir ? Pourquoi un programme de « recherche-action » ?

Comment paysages, territoires et transitions s’articulent-ils ? Quelles réflexions inspirent-ils ? Quelles actions territoriales engagent-ils ? Comment accompagner les territoires dans les transitions qu’ils connaissent ou à venir ?

Paysages, territoires, transitions est un programme de recherche-action, il a donc pour ambition de répondre à ces questions. La relation entre paysage et action publique a déjà, par le passé, donné lieu à de fructueux programmes de recherche1 initiés par le même ministère. Pour autant, paysages, territoires, transitions marque une forte évolution avec les programmes de recherches précédents, en quittant le terrain balisé de la recherche académique et classique pour celui, revendiqué, de « recherche-action ». Ceci constitue déjà une forme d’expérimentation en soi dans les programmes de recherche, impliquant ici un renouvellement des profils et des postures du collectif participant à la démarche.

Ainsi, une équipe croisant « chercheurs » et « praticiens »2 a construit le programme et préfiguré l’appel à manifestation d’intérêt visant à faire émerger des ateliers territorialisés de recherche-action. Chaque atelier territorialisé implique au moins un chercheur engagé dans cette démarche menée par l’action et pour l’action et des praticiens convaincus de l’utilité de la recherche pour l’action et de l’action pour la recherche qu’ils soient élus de collectivité, techniciens, acteurs de la société civile, associations de représentants d’habitants. Chaque atelier contribue à soulever les questions, en lien avec des problématiques locales, que se posent l’ensemble des acteurs des territoires.

Mis en réseau, les ateliers viennent nourrir les réflexions et questionnements collectifs par un travail de co-définition des enjeux, de mise en relation des expérimentations, initiatives et alternatives mises en place dans les territoires. L’ensemble cherche à construire un apprentissage collectif et réciproque en partant du postulat que les frontières entre recherche et action, entre « chercheurs » et « praticiens » ne sont pas étanches mais mobiles et qu’une fertilisation croisée et non seulement possible mais souhaitable. L’action s’appuie sur des savoirs, du doute que le chercheur ou le dispositif de recherche peuvent aider à formuler. Le savoir outille l’action et l’action produit elle-même des champs de connaissance, le praticien étant parfois en posture de s’interroger et de « chercher ». Le « chercheur » pratique, expérimente. Des « savoirs locaux », des initiatives locales et modalités d’action, inscrites dans les particularités de chaque territoire peuvent se construire en réaction à des enjeux globaux.

Séminaire en résidence à Bibracte @Ansart Cédric

Des territoires laboratoires

22 territoires ont répondu à l’appel à manifestation d’intérêt paysages, territoires, transitions et 6 d’entre eux ont été désignés comme lauréats. Ces territoires sont très divers tant dans leurs formes (parc naturel régional, quartier parisien), dans les transitions portées (énergétique, écologique, démocratique) que dans les équipes qui les représentent (associations, élus, chercheurs). Une description de chacun des projets lauréats permet de se représenter la diversité des territoires, paysages, transitions et acteurs de ce programme de recherche-action.

Du plan de paysage d’un Grand Site de France au projet de territoire
Le Grand Site de France de Bibracte Mont-Beuvray se situe à cheval sur les départements de la Nièvre et de la Saône-et-Loire, au cœur de la Bourgogne et du massif du Morvan. Ce territoire de moyenne montagne abrite les vestiges de l’ancienne ville gauloise de Bibracte, qui bénéficie depuis le début des années 1990 d’un dispositif unique de gestion intégrée alliant connaissance (par un important programme de recherche archéologique), conservation et valorisation. Le paysage environnant a par ailleurs très fortement évolué depuis le début du XXe siècle sous les effets conjugués de l’exode rural et de la réorganisation drastique des systèmes de production agricole et sylvicole. Cette évolution, qui se poursuit à un rythme soutenu, se traduit par une fermeture importante du paysage, ainsi que par une transformation radicale de la forêt par l’enrésinement et la généralisation des exploitations mécanisées par coupe rase. Dans ce contexte, BIBRACTE Etablissement public de coopération culturel et le Parc naturel régional (PNR) du Morvan, co-gestionnaires du label Grand Site de France, se sont engagés à agir avec toutes les parties prenantes concernées en vue de définir collectivement un avenir souhaité et soutenable pour le paysage et, au-delà, exploiter le fait que le paysage est un vecteur sans équivalent pour engager un débat public local et donner du sens à un projet territorial partagé, qui articule notamment les volets agricoles, forestiers et touristiques. La recherche-action, conduite avec l’aide de l’équipe pluridisciplinaire du labex ITEM (Innovation et Territoires de Montagne) issue des établissements de recherche d’Isère et de Savoie, a pour objet d’accompagner l’inéluctable transition du territoire, afin qu’elle ne soit pas subie. Pour les chercheurs impliqués, c’est notamment la possibilité d’étudier les incidences de la labellisation et d’appréhender les tensions et les effets paradoxaux de cette quête de distinction, prise entre injonctions néo‐libérales et désir de changement.

Le site de Bibracte @Ansart Cédric

Futur Narbona
Narbonne ou Narbona en référence à l’ancienne cité antique capitale de la « Narbonnaise », borde la Méditerranée en région Occitanie. La Narbonnaise aujourd’hui désigne le territoire qui entretient des liens étroits avec la ville de Narbonne. Ce territoire comprend des paysages contrastés : étangs littoraux, vignes, falaises blanches et garrigues. Il est aussi en prise à des transitions multiples entre risques inondations, submersions marines et très paradoxalement des sécheresses tout aussi sévères qu’inattendues, ainsi que des grands projets comme la ligne à grande vitesse Montpellier-Barcelone ou les parcs éoliens. Une association d’habitants ECOLOCAL a décidé de s’emparer de ces questions à partir de la problématique suivante : « et si le changement climatique était l’opportunité de repenser nos lieux de vie ensemble. ». La recherche-action s’appuie donc sur les habitants du territoire. Ceci nécessite pour chacun de s’investir dans le projet et dans le collectif du projet, c’est-à-dire de se confronter à soi, aux autres, à nos habitudes, à nos représentations sociales et aux enjeux environnementaux. L’objectif visé est l’écriture de nouveaux récits du territoire et de la ville, par les habitants eux-mêmes. Des récits qui définiraient d’autres rapports à l’environnement tenant en particulier compte des enjeux inhérents au changement climatique. Cela pourrait se traduire par un  SCOT-CH, c’est-à-dire le schéma de cohérence territorial dit création des habitants qui pourra alimenter le document institutionnel. Pour la recherche, il s’agira d’étudier ce qui peut être reproduit et ce qui relève des fausses bonnes solutions pour la planète.

Actions de l’association ECOLOCAL @ Association ECOLOCAL

Vallées habitées
Dans le département de l’Eure en Normandie les vallées et leur chapelet de bourgs, riches d’une histoire millénaire et d’un patrimoine naturel diversifié, connaissent une forte évolution. Les villages sont de plus en plus abandonnés, les sites industriels tendent à être délaissés tout comme les espaces agricoles. Parallèlement néanmoins, des dynamiques citoyennes de transitions émergent autour de l’agriculture biologique, l’économie solidaire et l’éducation à l’environnement. La recherche-action est l’occasion de valoriser ces dynamiques pour reconsidérer le devenir des terres agricoles, l’utilisation des ressources locales ainsi que les conditions requises pour l’accueil de nouvelles dynamiques de ce type. C’est aussi une expérimentation qui devrait permettre de repenser l’action du Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement de l’Eure sur son territoire. Pour la recherche, il s’agira d’analyser ce qui conduit à l’abandon des territoires par des populations et à l’inverse ce qui conduit d’autres populations à investir ces territoires délaissés.

Vallées habitées @Ansart Cédric

Étudier et promouvoir une transition paysagère vertueuse d’autonomie énergétique
En Île-de-France sur les départements des Yvelines et de l’Essonne, le Parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse est un trait d’union entre le cœur de l’agglomération parisienne et les plaines agricoles de la périphérie de l’Île-de-France. Ses paysages variés, entre plateaux céréaliers, prairies d’élevages, vallées et forêts, sont aussi en évolution constante : enfrichement des fonds de vallées, disparition des structures végétales sur les plateaux, pression sur le milieu forestier en raison d’une forte fréquentation de la forêt… Aujourd’hui, la fédération des Parcs Naturels Régionaux a un objectif au niveau national d’autonomie énergétique des territoires de Parc d’ici à 2030. La mobilisation de la biomasse et des paysages associés est un enjeu fort contribuant à un mix énergétique équilibré et durable en construction. Dans ce contexte, la recherche-action sur ce territoire vise à comprendre les utilisations et les représentations associées au bois de chauffage par les habitants afin d’en promouvoir une utilisation vertueuse conciliant la préservation et la restauration des paysages et de la biodiversité. En termes de recherche il s’agit de mieux connaître les valeurs, pas toujours monétaires, produites par le bois-bûche, d’étudier les services rendus par ce dernier et enfin d’identifier un modèle économique innovant. Le Plan de Paysage et Biodiversité porté par le Parc naturel régional est un outil sur lequel appuyer cette recherche-action tout en impliquant les acteurs du territoire.

Le paysage du parc naturel régional de la Haute-Vallée de Chevreuse @ parc naturel régional de la Haute-Vallée de Chevreuse

Urbanisme réversible en Anjou
La Boissière-sur-Evre est une petite commune des Mauges, au sud-ouest du Maine et Loire, devenue commune déléguée de Montrevault-sur-Evre. Son paysage de bocage a fortement évolué pour accueillir de nouveaux habitants, les champs laissant la place à l’urbanisation de plus en plus pressante. Pour accompagner ces transitions, la Société Coopérative d’Intérêt Collectif Hamosphère Coopération a engagé des travaux de réflexion avec les habitants et les élus sur le devenir de la commune. Ils ont permis de définir des projets comme expérimenter l’urbanisme réversible et l’innovation réglementaire ou créer une coopérative locale de services. Les thèmes suivants seront réfléchis dans le cadre de la recherche-action : comment apporter aux habitants les services et structures dont ils ont besoin sans pour autant supprimer les terres agricoles ? Quel équilibre trouver entre densité du bâti, préservation des jardins et accroissement de la biodiversité ? Comment favoriser le développement local et l’autonomie alimentaire ? Les chercheurs étudieront l’acceptabilité et la faisabilité de l’urbanisme réversible dans cette commune. Pour cette dernière, l’objectif est de concrétiser ces projets de façon collaborative avec les habitants et de futurs ingénieurs paysagistes d’Agrocampus Ouest tout en s’appuyant sur la dynamique locale en place.

Installations réversibles réalisées sur le domaine public par des étudiants, école et habitants @ Soufflet-Leclerc Elise

Nouvelle périruralité et expérimentation démocratique
Pérignat-ès-Allier est localisée à la charnière de l’agglomération de Clermont-Ferrand et des territoires plus ruraux du parc naturel régional du Livradois Forez. Cette commune accueille le site de l’Ecopôle au bord de la rivière Allier. Le paysage du site même est celui d’anciennes carrières. A l’avenir, ce site a vocation à connaître des transitions car plusieurs projets sont en perspective comme la réhabilitation des gravières et l’installation de maraîchage. La commune souhaite que les habitants s’emparent de ces projets pour les enrichir d’abord et les faire vivre ensuite. La recherche-action questionnera les démarches de concertation pour voir comment les rendre plus attractives. Outre la place des habitants dans le dispositif, la place de la commune dans ces transitions sera analysée. Cette expérience pourra enrichir le projet de plan local d’urbanisme intercommunal porté par la communauté de communes. Une des hypothèses de recherche, à savoir que le paysage est un bon support de médiation, pourra être étudiée à différentes échelles et dans l’accompagnement de différentes transitions et projets de territoires.

Le site de l’Ecopôle @ Vous êtes d’Ici

Ce programme a démarré en septembre 2016 et devrait s’achever en 2019. Rendez-vous donc pour partager les résultats et intrigués de connaître d’autres réflexions, démarches qui pourront nourrir celle-ci.


Notes

1. Parmi lesquels Paysage et Politiques Publiques (PPP) lancé en 1998, Paysage et Développement Durable (PDD) lancé en 2005, PDD2 lancé en 2010. Cf. http://paysage-developpement-durable.fr/

2. Cf. http://www.environnement-urbanisme.certu.equipement.gouv.fr/ notamment CGDD, DRI, Paysages, territoires, Transitions, retour sur une démarche de préfiguration, Janvier-décembre 2015, http://www.environnement-urbanisme.certu.equipement.gouv.fr/IMG/pdf/2016_07_20_References-PTT.pdf


Auteurs

Cédric Ansart est Paysagiste -ENSP- et Urbaniste -IUP-, et travaille pour le Ministère en charge de l’Écologie depuis 2003 et au sein du Centre d’Études et d’expertise sur les Risques, l’Environnement, les Mobilités et l’Aménagement (Cérema) depuis 2009.
Dans le cadre des fonctions actuelles de chef (pi) de l’unité « Aménagement Villes et Quartiers » au Cérema, il participe à l’animation de politiques publiques liées au paysage ou à la ville.

Jérôme Champres est architecte-paysagiste, urbaniste qualifié au Cérema à la direction technique Territoires et ville. Il est chef de projets au Cérema où il élabore des méthodologies, des guides et des expertises dans les domaines du paysage de l’écologie urbaine et de l’urbanisme. Auparavant, il a exercé son métier d’architecte-paysagiste et d’urbaniste en bureaux d’études privés, puis il a intégré le ministère de l’écologie pour des missions de conseils en développement local auprès de collectivités territoriales. Enfin sur le champ de l’international et de la recherche, il conduit et participe à des expertises au sein d’équipes pluridisciplinaires.

Marie Guibert est Architecte Urbaniste en chef de l’État. Après, une carrière en agences d’architecture, d’urbanisme et de paysage, elle intègre en 2007 le Ministère en charge de l’Écologie. Elle est actuellement chargée de mission scientifique paysages au service de la recherche et dans ce cadre pilote le programme de recherche-action paysages, territoires, transitions.
Contact : marie.guibert@developpement-durable.gouv.fr


Pour référencer cet article

Cédric Ansart, Jérôme Champres, Marie Guibert, Paysages, territoires, transitions, Openfield numéro 9, juillet 2017

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