
Comment penser des utopies vivantes et mouvantes alors que le Paradis éternel est le paradigme qui les guide ?
Deux questions qui m’ont guidé pour écrire ce bref essai à la recherche d’utopies ouvertes et vivantes.
Cet article s’articule autour d’une lecture critique de la notion pour ensuite tenter de fissurer le concept avec l’aide de quatre auteurs qui lisent la société humaine et le monde vivant à partir de leurs expériences sans chercher à en faire des utopies unificatrices, mais des espaces ouverts. L’exploration des utopies ouvertes se poursuit librement grâce à la carte qui accompagne cet article.
Le mirage des mondes immobiles
Depuis Thomas More qui a forgé ce mot dans son livre L’Utopie1, l’utopie porte en elle cette ambiguïté fondatrice. D’un côté le terme désigne littéralement un espace qui n’existe pas, un monde pensé, mais jamais situé, une perfection suspendue hors du réel. Ceci contraste avec le projet de l’ouvrage dont l’intention est d’explorer concrètement la recherche du meilleur système politique.
D’autres récits prolongent cette image. L’abbaye de Thélème imaginée par François Rabelais dans Gargantua propose une communauté idéale où chacun vit librement dans un espace clôt selon la devise « Fay ce que vouldras ». Plus loin encore, l’Eldorado de Voltaire brille comme un monde parfait, isolé, inaccessible, protégé de la corruption extérieure. Et déjà, dans l’Antiquité, Platon esquissait dans La République une cité idéale, entièrement ordonnée selon la raison, où chaque individu occupe une place définie.
Ces mondes ont en commun leur perfection silencieuse. Tout y semble harmonieux, réglé, sans heurts. Pourtant, à mesure qu’on les observe, un trouble apparaît. Ces lieux parfaits sont souvent fermés, isolés, inaccessibles. Ils fonctionnent parce qu’ils sont coupés du réel, protégés du désordre, éloignés de l’imprévu.
Ainsi, le rêve d’un paradis immuable révèle sa limite. En voulant supprimer les conflits, il supprime aussi le mouvement. En cherchant l’ordre absolu, il efface la vie dans ce qu’elle a de changeant et d’incertain. L’utopie devient alors un mirage : une image lisse, séduisante, mais sans prise sur le monde. Un lieu qui n’existe pas, peut-être parce qu’un monde parfaitement stable ne peut tout simplement pas être habité.
Première brèche : l’archipel de différences
C’est avec Édouard Glissant2, que nous explorons une première brèche. Grâce à sa pensée créole et décoloniale, le monde se défait de son unité rigide et se disperse en îles. Non pas un éclatement chaotique, mais une constellation vivante. Chaque île garde sa forme, sa langue, son rythme, son identité racine. Aucune ne cherche à ressembler aux autres, et pourtant, toutes sont liées dans un archipel aux formes mouvantes.
Les courants circulent entre elles, invisibles, mais puissants. Ils transportent des idées, des gestes, des imaginaires. Ici, l’unité ne vient plus de la ressemblance, mais de la relation. Ce qui relie importe plus que ce qui uniformise.
Par cette vision, l’utopie cesse alors d’être un bloc. Elle devient archipel, faite de différences assumées, de distances respectées, et de liens tissés patiemment.
La force de l’imperfection
La seconde faille dans le rêve de perfection des utopistes vient d’Olivier Hamant3, chercheur en biologie végétale. En écho à ses recherches en biologie, il interroge nos sociétés à travers la notion de robustesse qu’il oppose à la logique de la performance . . Par son approche, il nous rappelle que ce qui est trop parfaitement organisé finit par se briser. Les systèmes optimisés à l’extrême sont fragiles, incapables d’absorber l’imprévu.
À l’inverse, le vivant procède d’une autre manière. Il hésite, bifurque, se répète parfois inutilement. Il garde des marges, des lenteurs, il tâtonne. Et c’est précisément cela qui lui permet de durer et d’être robuste.
Dans cette lumière, l’imperfection n’est plus un défaut. Elle devient une ressource qui trace un chemin pour des utopies robustes. Pour plier sans rompre, le premier pas est de renoncer à l’uniformisation, accepter les failles, les écarts, les déséquilibres, les conflits.
Le monde comme un jardin en mouvement
Avec Gilles Clément jardinier du monde4, le monde se transforme en jardin. Mais pas un jardin figé, taillé au cordeau à la française. C’est un jardin en mouvement. Les plantes y circulent, apparaissent, disparaissent. Certaines échappent aux regards, se développent librement, comme ces fragments de tiers paysage où la vie prolifère sans contrainte dans des bordures délaissées de toute gestion.
Le jardinier n’impose pas de forme définitive. Il observe, accompagne, ajuste. Il accepte de ne rien maîtriser, de faire confiance à la nature des vivants pour façonner des paysages qui permettent de vivre ensemble.
À l’échelle du monde, cette vision ouvre un autre horizon. La Terre devient un jardin planétaire, un espace commun où coexistent des formes multiples. L’utopie n’est plus un plan à exécuter, mais une attention à cultiver. Elle se construit dans le temps, dans le soin porté au vivant, dans l’acceptation de ce qui échappe.
Redevenir terrestre
Avec Bruno Latour5, un autre déplacement s’opère, plus radical encore. Là où l’utopie de Thomas More imaginait un lieu qui n’existe pas, un ailleurs parfait, Latour invite à renoncer à ce hors-sol. Il ne s’agit plus de chercher un monde idéal situé nulle part, mais de revenir sur Terre, d’apprendre à habiter un sol fragile, déjà là, déjà abîmé.
Dans cette perspective, l’utopie apparaît presque comme une fuite, une manière de détourner le regard des contraintes du réel. Rêver d’un monde parfait, c’est parfois oublier celui que l’on habite. À l’inverse, devenir terrestre, c’est accepter les limites, les attachements, les dépendances. C’est reconnaître que nous sommes liés à des milieux, à des vivants, à des équilibres précaires.
Il ne s’agit donc plus de construire un ailleurs, mais de redéfinir l’ici. L’horizon se déplace : on ne cherche plus à atteindre une perfection lointaine, mais à trouver où et comment atterrir. L’utopie se renverse alors en une forme d’attention au réel, plus humble, plus située. Elle ne promet plus un monde idéal, mais ouvre la possibilité d’un monde habitable.
Une utopie qui respire
Au fil de ces textes, l’utopie change de visage. Elle perd sa rigidité, ses lignes droites, ses certitudes. Elle cesse d’être un modèle à atteindre pour devenir une manière de regarder et d’habiter le monde. Plus ouverte avec Édouard Glissant, plus robuste avec Olivier Hamant, plus attentive au vivant avec Gilles Clément, plus ancrée dans le réel avec Bruno Latour, elle devient peu à peu un espace en mouvement, traversé de relations et d’incertitudes.
Reste alors une tension difficile à résoudre. D’un côté, les pratiques du projet (design, permaculture, paysage, architecture) continuent de produire des modèles, des plans, des récits anticipés. Elles cherchent à donner forme au monde, à l’organiser, à le rendre lisible. Mais à mesure que l’on se méfie des utopies figées, une inquiétude apparaît : ces images, même bien intentionnées, ne risquent-elles pas d’enfermer à nouveau le réel dans des formes trop définies, trop maîtrisées ? À vouloir bien faire, elles pourraient reconduire, sous des formes renouvelées, le vieux rêve d’un monde parfait.
De l’autre côté, renoncer à toute vision commune pose un autre problème. Sans horizon partagé, sans récit collectif, comment faire société ? Comment agir ensemble, décider, transformer ? Le politique semble avoir besoin de ces images, de ces projections, pour orienter les actions et rassembler. Mais comment construire un récit commun sans retomber dans une utopie qui efface les différences ou impose une direction unique ?
Entre ces deux pôles, la voie reste à inventer. Peut-être faut-il apprendre à produire des images ouvertes, inachevées, capables d’accueillir des appropriations multiples. Des images qui n’imposent pas, mais qui invitent. Des récits qui n’unifient pas par contrainte, mais qui relient sans effacer.
Ainsi, l’enjeu n’est plus seulement de penser l’utopie, mais de transformer nos manières de projeter et de raconter le monde. Non plus dessiner un futur idéal, mais rendre possible un devenir commun, fragile, discuté, toujours en mouvement.
2. Le Tout Monde – Édouard Glissant
3. Un antidote au culte de la performance – Olivier Hamant
4. Le Concept de Jardn en mouvement – Gilles Clément
5. Où atterrir ? – Bruno Latour
6. Décroissance et Utopie – Entropia n° 4 printemps2008 – Parangon/Vs
7. Cartes Imaginaires – Inventer des mondes- sous la direction de Julie Garel-Grislin et Cristina Lon Bibliothèque Nationale de France
Cartographie des utopies ouvertes © 2026 by Eric Favre – Charlie Favre is licensed under CCBY-SA4.0(https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/)





















































