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Contrer la catastrophe

Je suis agriculteur depuis bientôt dix ans. Une volonté d’être paysagiste autrement, dans la matière et avec le vivant. Dix années pendant lesquelles le réchauffement climatique s’est accentué. L’agriculture, elle, s’emballe dans une fuite en avant, et nous tentons alors, comme d’autres, un contre-courant.

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Cet article a été initialement publié dans notre ouvrage Openfied, La revue, 10 années de publications sur le paysage

Je me suis installé en tant qu’agriculteur en 2017. J’avais, avec mon frère, fondé dix ans plus tôt une agence commune d’architecture et de paysage, Fabriques Architectures Paysages. Nous l’avions créée après l’obtention du diplôme que nous avions conduit ensemble en 2006, lui à l’École d’architecture de Saint-Étienne, moi à l’École du paysage de Blois, en prenant comme sujet d’étude commun la ferme familiale de Vernand, dans le nord du département de la Loire. C’est sur cette ferme que nous avons basé ensuite l’agence, orientée dès le départ vers des sujets liés à l’agriculture et la ruralité.
L’année 2017 était aussi celle où notre mère, jusqu’ici gérante de la ferme familiale, prenait sa retraite. Après un temps de réflexions, je décidais de reprendre la ferme après elle, et de devenir ainsi pleinement agriculteur, même si je gardais une activité annexe d’enseignant à l’École d’architecture de Clermont-Ferrand, commencée trois ans plus tôt. Nous nous installons alors avec ma compagne dans l’ancienne maison de la ferme.
Cette ferme appartenait jusqu’au début des années 1980 à des cousins de mon père et était en polyculture élevage sur une superficie de 22 hectares.

Image de la ferme dans les années 1940.

En 1983 mes parents prennent leur suite et se consacrent à l’élevage de vaches et de moutons pour la production de viande. Ils l’agrandissent par étapes. À la suite  de la crise économique ovine en France dans les années 1980, mon père reprend un travail à l’extérieur. Ma mère s’associe alors avec un autre agriculteur; la vente directe de la production, lancée à la fin des années 1980, se développe. En 1992, la ferme s’engage en agriculture biologique. Un salarié à temps plein est embauché. La ferme, devenue un GAEC, compte deux puis trois associés. Mais les associations étant complexes, celle-ci prend fin au début des années 2000. Ma mère devient alors unique gérante et le reste jusqu’à sa retraite.

En 2017, lorsque je reprends la ferme, celle-ci compte quarante vaches allaitantes de races limousines et highland et une petite centaine de brebis. Sur les 92 hectares de surface agricole utile, 4 à 5 hectares de céréales sont produit chaque année pour l’alimentation des vaches et des moutons, le reste est en prairie pour le pâturage et la production de foin. L’ensemble de la viande produite est alors valorisé en vente directe, au détail sur le marché de Roanne tous les vendredis matin, ou en caissettes directement aux particuliers, notamment par le biais d’une AMAP.
Pour pouvoir m’installer et prétendre aux aides, j’ai dû acquérir un diplôme. J’ai alors passé par correspondance un bac professionnel agricole, ponctué de sessions dans un lycée en Corrèze. Après plusieurs stages et formations complémentaires et un accompagnement par la chambre départementale d’agriculture, je peux enfin m’installer au bout de deux ans. J’ai alors 33 ans, nous sommes à l’été 2017. Au début de l’automne suivant, le gouvernement annonce la fin programmée des aides au maintien en agriculture biologique. Après plusieurs années de problèmes liés à un logiciel européen qui devait assurer le versement des aides a entraîné des retards considérables de paiement, il est décidé finalement d’arrêter ce financement pour ne conserver que les soutiens à la conversion. Le gouvernement explique qu’il ne souhaite pas recréer un autre secteur subventionné. C’est une première fragilisation de l’agriculture biologique.

L’hiver arrive, il est sec, comme le printemps et l’été qui suivent. Nous devons distribuer dès le mois de juillet le peu de foin produit pour alimenter les troupeaux. Nous entrons dans l’hiver suivant avec des granges pratiquement vides, et l’année d’après est la même, tout comme celles qui suivent. Quatre années de sécheresses sévères. Il y a notamment cet été 2019, brûlant. Nous observons tous les chênes anciens dépérir sous la chaleur et le manque d’eau permanent. Vient le printemps 2020, et nous sommes tous confinés. Le marché de Roanne, où nous vendons notre viande tous les vendredis matin, doit fermer. Beaucoup s’indignent, mais la préfecture répond qu’elle préfère que le public se déplace en grande surface dans un lieu unique où il trouvera tout sur place, même si cet espace est fermé alors que le marché à l’inverse est à l’air libre. Finalement la pression des producteurs, aidés par certains élus, paie un peu. Le marché est maintenu mais avec l’obligation de le clôturer et de filtrer les entrées. Une file de parfois près d’une heure trente se forme à l’entrée, décourageant beaucoup de clients. Au même moment les portes des grandes surfaces sont grandes ouvertes sans aucun contrôle de jauge. Beaucoup de nouvelles personnes nous appellent pour des livraisons de caissettes à domicile. Nous ne pouvons pas fournir tout le monde, ce qui énerve quelques nouveaux clients. Nous faisons le tour de la campagne, livrant maison après maison. Les confinements s’arrêtent, et ces nouveaux clients, pour la plupart d’entre eux, disparaissent.

En 2021 nous avons enfin un peu d’eau, bien que cela reste fragile. Les granges se remplissent à nouveau partiellement et l’été est plus arrosé, ce qui nous permet d’aborder l’hiver plus sereinement.
La Russie envahit l’Ukraine, et les prix, déjà bousculés par la période du Covid, explosent. En agriculture biologique, nous avons heureusement peu d’achats extérieurs, car en recherche permanente d’autonomie : pas d’intrants chimiques dont les cours ont largement bondi, peu d’utilisation de gazole non routier pour les machines ; mais le coût de la moindre réparation d’un tracteur devient exorbitant. Nos prix de vente augmentent cependant peu, nous essayons de les contenir, et nous voyons les prix de l’agriculture conventionnelle, déjà proche des nôtres, nous dépasser parfois largement. Je me mets à comparer certains tarifs : un même morceau de viande est alors vendu 36 euros le kilo en grande surface en conventionnel sous la marque distributeur, il est à 33 euros le kilo dans un magasin bio voisin et à 27 euros le kilo sur notre étal. Pourtant, dans tous les médias, nous entendons que l’inflation est en train de rendre l’agriculture biologique hors course, que les gens ne peuvent plus se le permettre, et qu’elle serait un luxe qu’il n’est plus possible de conserver dans ce contexte inflationniste. Pourtant elle reste largement accessible, notamment en direct des producteurs. Ce que les médias et les politiques disent aussi rarement, c’est que si l’on intègre l’en semble des coûts cachés de l’agriculture conventionnelle, comme le traitement de l’eau, ou ceux de l’impact sur la santé, l’agriculture biologique revient bien moins cher à la société. Mais il y a un renversement, une musique installée qui tente de la disqualifier, renforcée par des manifestations massives d’agriculteurs, souvent destructrices en toute impunité. Ces agriculteurs obtiennent la diminution des contrôles, un retour à l’usage plus intensif de pesticides, la permission d’une captation plus large de l’eau pour maintenir des systèmes productivistes. Il est dit que le futur de l’agriculture est technologique, génétique et robotique. Un retour déconcertant à la vision des années 1970.

L’année 2022 est à nouveau extrêmement sèche. À quelques kilomètres de la ferme, un feu de prairie se déclare en plein mois d’août. Il emporte deux habitations. À nouveau les arbres lâchent un peu partout. Heureusement les deux années suivantes seront, sur nos collines, plus arrosées et nous serons un peu épargnés. À l’inverse des années précédentes, une sorte d’humidité permanente et persistante s’installe en 2024, un peu plus à l’image de ce que nous connaissions ici enfants. Malgré la complexité que cela engendre pour les foins et les moissons, je préfère cela, et de loin. Les ruisseaux coulent toute l’année, les arbres qui avaient résisté reprennent un peu de force. Plus au sud cependant, sur les plateaux et vallées de la Haute-Loire, de l’Ardèche et du Pilat, des torrents arrachent tout au milieu de l’automne, il tombera à certains endroits en une journée plus que le cumul annuel reçu chez nous ces dernières années.

Nous sommes en 2025 et l’hiver a été humide. Après de nombreuses secousses politiques, un budget est finalement adopté. Il limite considérablement les soutiens à la plantation de haies, réduit les financements que nous pensions avoir cette année pour la restauration de mares. Le Sénat propose de supprimer l’agence bio, d’enlever tout objectif chiffré à l’agriculture biologique, de sup- primer totalement le crédit d’impôt à cette même forme d’agriculture. Une tentative en somme d’éteindre définitivement l’agroécologie au profit du maintien d’une agriculture industrialisée, mondialisée, technologique et machiniste, repoussant encore plus loin la concentration des exploitations et la diminution du nombre d’agriculteurs. Une tentative surtout de laisser dans les seules mains des agriculteurs restant, les plus influents, les rênes de l’ensemble du projet agricole, sans partage et sans aucun droit de regard de la société civile. Pourtant l’agriculture, comme le sol, l’eau ou l’air, est un bien commun, premier et central. Elle est un projet collectif à l’échelle d’une société entière, qui de plus la finance directement et largement.
Alors à la ferme, malgré ce glissement en arrière et massif, nous tentons comme d’autres et avec des moyens fluctuants d’engager la transition. Sur le site principal, dans un même espace, nous sommes passés progressivement de 12 à 29 parcelles. Les cultures sont désormais en bandes fines en travers du versant, de manière à limiter l’érosion des sols, aucune parcelle ne dépassant un hectare. Nous plantons progressivement des arbres sur les bandes enherbées qui les séparent. Nous divisons les prés les plus vastes en plantant des haies. Nous creusons de petites mares dans de multiples endroits, afin d’assurer des points d’eau ombragés pour l’abreuvement, en prévision des étés et des sécheresses. Pour équilibrer le rapport entre animaux et cultures végétales et les rendre totalement complémentaires, nous diminuons le nombre de vaches et de moutons au profit de cultures végétales. Il s’agit de tendre vers un système de polyculture élevage autonome et complet.

Les vaches vêlent seules dans les bois. ©Rémi Janin
Troupeau de Highland Cattle dans les fonds humides ©Rémi Janin
Agnelage en bergerie ©Rémi Janin
Troupeau de mouton au pâturage sur les parties les plus hautes de la vallée ©Rémi Janin

Les cultures de la ferme sont désormais beaucoup moins destinées à l’alimentation animale qu’il y a quelques années, elles associent toujours céréales et légumineuses. Nous ne donnons plus de céréales complémentaires aux vaches. Elle sont élevées entièrement en plein air, nourries uniquement à l’herbe et au foin que nous leur apportons directement au pâturage l’hiver.
Elles vêlent seules dans les bois, y trouvent un abri pour le froid l’hiver et de l’ombre pour l’été. Les moutons quant à eux rentrent toujours en bergerie la nuit à la saison froide, notamment pour pouvoir surveiller l’agnelage. Nous leur donnons encore des céréales que nous produisons, mais leur litière, utilisant la paille des céréales produites, permet après compostage d’assurer l’unique apport pour amender les cultures, d’où sera ensuite issue cette même paille. Une part de ces cultures est désormais destinée directement à l’alimentation humaine : nous cultivons du blé dont la farine est vendue aux particuliers, dans des magasins de producteurs ou à des boulangers biologiques voisins. Autour de la maison nous avons planté des vergers dans les pâturages à moutons et dans certains prés à vaches.

Cultures des céréales selon un système de bandes étroites (aucune parcelle ne dépasse plus d’un hectare de surface et plus de 40m de large) © Rémi Janin
Plantation progressive d’arbres entre les cultures en bande © Rémi Janin

Enfin, depuis 2017, la ferme, sur son site principal de Vernand, devient progressivement un parc agricole. Elle est pensée comme un espace nourricier, écologique et ouvert sur son territoire. Dans ce sens, l’association Polyculture, née dans la ferme en 2008, a installé un sentier permanent connecté à un chemin de randonnée intercommunal. Ce chemin est ponctué d’installations artistiques, architecturales ou paysagères, renouvelées à des intervalles plus ou moins longs. Tous les printemps un évènement est organisé, investi le site, et la ferme devient alors un lieu de fêtes et d’échanges.
Je crois que c’est plutôt là où nous le voyions, l’avenir de l’agriculture dans une société désormais massivement urbaine. Au sein de campagnes vivantes, habitées et partagées, une campagne où les agriculteurs seraient nombreux et divers, portant des formes agricoles sobres en énergie mais largement nourricières, alimentant leur territoire immédiat avant tout, toutes engagées en agroécologie et en agriculture biologique, afin de sortir, enfin, de la parenthèse de la chimie et du gigantisme à outrance. Pour aller plutôt vers une nouvelle forme de densité, écologique, nourricière et humaine. Une sorte de refuge à inventer pour ne pas se prendre, ou le moins possible, le mur climatique devant nous, et dévier un peu du chemin qui nous mène droit à la catastrophe.

Installation Impluvium au bord de l’étang de la ferme (réalisation Collectif YAM (2023)) dans le cadre du projet de parc agricole et culturel de Vernand porté sur la ferme par l’association Polyculture depuis 2017, avec notamment la mise en place d’un sentier artistique permanent traversant le site et relié à un chemin de randonnée intercommunal, et l’organisation d’évènements ponctuels autour de spectacles vivants / Photographie@Remi Janin

Installation Être étang sur un ancien étang désormais envasé sur la ferme et permettant le passage du sentier permanent porté par l’association Polyculture (réalisation Christophe Gonnet (2021)) / Photographie@Remi Janin
Passage d’un trail sur l’installation Le pas des noues dans les pâturages de fond de vallée (réalisation Pascaline de Glo de Besses et Jean-Sébastien Poncet (2022)) / Photographie@Remi Janin

Image de l’édition 2023 de Polyculture qui a lieu au printemps sur la ferme (spectacle dans les bois sur les gradins réalisés par l’association Polyculture, structure portant un projet culturel sur la ferme de Vernand depuis 2008) / Photographie@VéroniquePopinet / Hans Lucas
Image de l’édition 2025 de Polyculture (le public sur le parcours) / Photographie@VéroniquePopinet / Hans Lucas

 

 

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Pour référencer cet article :

Rémi Janin, Contrer la catastrophe, Openfield numéro 25, Février 2026