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Carnet d’un berger urbain, épisode 1

Mai 2019. C’est le début de mon stage en tant que berger urbain pour trois mois dans la Métropole bordelaise. J’ai aidé Rachel Léobet, la bergère employée par le Grand Projet des Villes de la rive droite de Bordeaux. Durant ces quelques mois, j’ai eu l’opportunité de mener un troupeau de trente têtes dans les parcs et espaces verts du Parc des Coteaux. Voici des extraits de mon carnet de terrain.

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« Si un jour on m’aurait dit que j’aillais faire pâturer des brebis en ville j’aurais répondu à cette personne, « mais t’es pas fou toi jamais de la vie ! » et pourtant… »

Carnet de terrain – le 22.05.19

Lundi 13 mai. Soleil et chaud

Parc de Beauval. 8h30. Jusqu’à 10h15 pâture. A partir de 11h chaume.

Cette nuit, pour la première fois, j’ai rêvé du troupeau. Le lien avec le troupeau se fait de plus en plus fort. Même dans l’imaginaire de ma nuit.
Beaucoup de personnes s’arrêtent pour nous parler. De tout et de rien. Du pastoralisme parfois, de ce que ça leur évoque, de l’émission qu’ils ont vue à la télé ou de leur journée. On se sent vivant. Utile aussi.
« Vous venez d’où ? » ; « C’est à vous le troupeau ? ».
Placement du parc de jour des brebis. On doit penser à plein de choses. Ne pas fermer un chemin. Faire attention aux parterres fleuris, aux mobiliers urbains, aux accès. Et faire attention aux chiens et aux enfants. Quand on place un parc de jour, on s’approprie l’espace. Mais il ne nous appartient pas. Il est public. On est ici en coprésence. Je préfère dire en covivence.

Mercredi 15 mai

Il est 8h, peut-être 9h, je ne sais pas. Gilles est revenu. Nous l’avons rencontré dans le parc. Béret sur la tête, border collie aux pieds, bâton. Toujours souriant. Il nous a apporté des croissants, des chocolatines et du café. Avec son quad il m’a aidé à transporter les filets. Impossible de refuser. Il vient par plaisir Gilles. Pour nous voir. Par passion aussi.
10h30. Une personne âgée m’apporte des croissants. Encore.
Une femme s’interroge sur le devenir des brebis : « Et vous ne les mangez pas ? Parce que moi je suis végétarienne et je suis sensible aux animaux ».
À une autre j’ai demandé ce qu’elle pensait de la vie de berger : « La vie de berger c’est une vie de solitude ».

Lundi 20 mai. Soleil

Arrivée au Parc de Rozin.
« Et à 5h elles vont faire du bruit ? » ; « Vous savez ça fera toujours moins de bruits qu’une tondeuse. Je suis sûr que très vite vous n’y ferez même plus attention ».
13h17. Grosse averse venant de nulle part. Repli dans la bétaillère. On y installe une petite table et deux chaises pliantes. On mange au sec. Les pieds dans les crottes des brebis.

Mardi 21 mai

Un gars vient au parc de Rozin pour voir Beauval. C’est le petit agneau qui est né dans l’autre parc : Beauval justement. C’est pour ça qu’on l’a appelé comme ça. Il était  au courant. Quelqu’un lui en avait parlé. Peut-être qu’il l’a lu dans la presse.
Il y a des promeneurs ou des sportifs. Ce matin 3 agents techniques des espaces verts. Puis dans la journée un DGS qui ne connaissait pas le parc. Le maire plus tard. Ils sont tous venus  nous voir.  Échanger.
« Bon alors vous vous en sortez ? » ; « C’est pas trop dur? » ; « Il n’y a pas de soucis ? ».
Certains passent ici pour aller faire des courses. D’autres pour aller au tabac. C’est comme un raccourci. Ils marchent, ils ne s’arrêtent pas. Ils le traversent.

Mercredi 22 mai

 Deux rendez-vous sont programmés. Mercredi 29 mai : présentation officielle du troupeau avec les habitants et les élus. Et jeudi 19 juin : tonte des brebis à la cité Carriet.

Vendredi 24 mai. Ciel gris.

Échange téléphonique avec Benoit V. Il est comme nous, berger. Lui fait ça à Évreux. On parle de nos méthodes de pâturage. On se comprend. On fait le même métier.
Une dame découvre le troupeau. Elle est intriguée ou simplement curieuse. Peut-être les deux ? « Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? ».
Une autre qui se balade. « Les moutons ça apaise ».
Ici, il y a des plantes avec un intérêt patrimonial. Il ne faudrait pas y toucher. Les brebis mangent-elles les orchidées guêpes, les ails roses, les orchidées boucs ? Certaines plantes sont peut-être toxiques ? Je n’en sais rien. Rachel non plus. J’appelle Basile, un ami botaniste pour en savoir un peu plus.

Samedi 25 mai. Nuages et soleil

Depuis 9h j’ai vu 6 personnes dans le parc.
Au parc de Beauval, j’entendais la ville. Mais pas trop. C’était plus calme. L’école et la sonnerie de la récréation, au loin le souffle de la rocade, et des scooters qui pétaradaient plus près parfois. Ça sentait la prairie. Là bas on apercevait le foin et des chevaux.
Ici à Rozin c’est pas pareil. On voit les usines. On entend leurs alarmes. Le bruit des docks, les gros bateaux sur la Garonne. Parfois, un bruit de tronçonneuse ou de pioche dans un jardin à côté. La cloche de l’église. D’ici on voit le clocher. De temps en temps aussi, des odeurs de « pop-corn » qui sortent des cheminées d’usines. C’est pas très agréable. Ça pue.

Dimanche 26 mai

Un « papi » nous a ramené une bouteille de rosé aujourd’hui. On discute un peu. « Vous savez, les gens ne viennent pas dans ce parc sauf pour promener le chien ».
On surveille les bêtes qui pâturent et on discute avec Rachel. « Tu connais Revenons à nos moutons de Valérie Saint Do ? C’est pas mal ». On se conseille des trucs, des lectures, des musiques.
Le week-end prochain je rentre à Foix. Je dois ramener des jeans, des bouquins que j’ai déjà lus, des calbuts et une tasse cassée.
Et il faut que je rapporte à Bordeaux mon savon de Marseille, de la confiture, une nouvelle tasse, un short de bain, le matériel pour le bivouac,  un short de travail, une casserole et du matos de cuisine, des bottes et un torchon.

Mercredi 29 mai

Ce soir à 18h, on présente le troupeau et Rachel aux élus, aux techniciens et aux habitants. Cette fois c’est officiel. Le parc de jour est installé depuis 9h30. Il est 16h35. On vient nous voir. On n’est pas au bon endroit. Il faut tout défaire. Désinstaller les filets mobiles et le poste électrique. Rentrer le troupeau dans le parc de nuit en attendant. Et puis tout réinstaller. Pas loin de l’autre parking du parc de Rozin.  Pour aller plus vite, j’ai accroché les 5 filets mobiles sur le porte-bagages de mon vélo.
20h30. On rentre le troupeau. On range les filets mobiles, le poste électrique. Avec Rachel,  Jeanne du Conservatoire des Races d’Aquitaine et puis Coline, une stagiaire comme moi, on a mangé des pizzas tout en regardant le coucher de soleil.
Je suis rentré à 23h.


Ce travail a été réalisé en collaboration avec Olivier Bories & Corinne Eychenne

Cet article est le premier épisode d’une série de trois articles.
Épisode 1/3.

 

Pour référencer cet article :

Miguel Rebelo, Carnet d’un berger urbain, épisode 1, Openfield , 18 mars 2021


Parc de Beauval, , mai 2019 @ Miguel Rebelo


Parc de Rozin, mai 2019 @ Miguel Rebelo