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L’amour du risque

Être paysagiste et élu local

Une de mes premières prises de conscience politique fut le jour où Claude Eveno, professeur d’histoire du paysage, nous a interpellés affirmant que parmi nous certain.es ne concevraient pas de projets de paysages, mais écriraient, réfléchiraient sur le paysage et défendraient des idées politiques.
Je n’imaginais pas que ce serait un jour mon cas, même si les sujets proches du politique comme la planification et la gouvernance m’intéressaient déjà beaucoup.

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Je n’entretenais pas de relation privilégiée avec Claude Eveno, mais je tiens ici à lui rendre hommage, car avec Jean-Christophe Bailly, ils ont inspiré de nombreux étudiant.es de l’École Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage de Blois.

La formation de l’ENSNP1 est unique en son genre, elle ouvre le champ des possibles à celles et ceux que la création et la passion pour le paysage animent. J’y ai vécu des années qui m’ont véritablement émancipé. Après plusieurs stages du cycle scientifique à l’étranger, j’ai eu l’opportunité de faire mon premier stage en agence chez RHAA, une des agences historiques de la baie de San Francisco. J’entretenais déjà un lien particulier avec cette ville où j’avais vécu pendant un an après le bac. Mon but était clair, je souhaitais y vivre ! Après l’obtention de mon diplôme en 2007, j’ai pu rejoindre RHAA pour travailler et vivre en Californie. Dans les filières du bâtiment et du paysage, la prise de conscience environnementale s’exerçait déjà à travers de nouvelles labélisations2 qui s’imposaient aux projets prenant en considération la raréfaction des ressources et le réchauffement climatique. Cette période demeure un moment clé de ma vie, à la fois riche en rencontres et formatrice du point de vue de ce qu’offrait la scène artistique de la baie.  

En 2010 s’ouvre un autre chapitre important pour moi : j’intègre l’agence d’urbanisme de Rennes. Je découvre l’univers de l’assistance à maitrise d’ouvrage et je commence à travailler au contact des élu.es de la métropole rennaise. Les projets que l’on me confie portent sur la rénovation de centre-bourgs, les diagnostics paysagers de grands territoires, la prospective en matière d’aménagements et de végétalisation de l’espace public. La vie à Rennes est très agréable, j’y trouve assez vite mes repères et découvre l’effervescence culturelle d’une ville dont la devise est : « vivre en intelligence ». Durant sept ans j’y ai appris beaucoup, que ce soit professionnellement ou dans mes pratiques culturelles. L’engagement politique était à ce moment-là contraint par une direction générale de l’agence qui ne souhaitait qu’aucun de nos engagements partisans, même en dehors du cadre professionnel, ne transparaisse à l’heure où la présidence de la métropole défendait le projet d’aéroport de Notre-Dame-des -Landes.

Après être venu séjourner à plusieurs reprises sur le littoral aquitain et travailler sur un projet en Dordogne, le choix de venir m’investir à Bordeaux s’est fait assez naturellement. Le contraste saisissant des choix opérés en matière d’urbanisme, de foncier et de culture entre les deux villes a été un des éléments déclencheurs d’une nécessaire implication politique de ma part. Ma rencontre avec Pierre Hurmic a renforcé ma volonté d’inviter Bordeaux à sa réinvention politique. J’ai donc fait le choix de l’appuyer dans sa campagne électorale. Je tiens ici à le remercier pour m’avoir accordé sa confiance et nommé adjoint en charge de la création et des expressions culturelles suite à notre élection.

La question m’a souvent été posée ; comment évolue-t-on de paysagiste à élu local ? Si en France, les responsabilités politiques n’exigent pas de lien entre votre formation initiale et le thème de la délégation ou du portefeuille qui vous sont confiés, il est essentiel qu’il y ait un intérêt et une compréhension du secteur pour lequel vous œuvrez. Les études de paysage et la profession d’urbaniste sont éminemment culturelles, et compte tenu de l’intérêt que j’ai toujours porté à l’art j’ai accueilli ces responsabilités avec plaisir.

L’autre question peut-être plus intéressante est comment appréhende-t-on une politique culturelle avec les compétences d’un paysagiste ? Très tôt nous avons placé l’espace public comme un sujet prioritaire. La période du COVID n’a fait que renforcer l’importance des pratiques de plein air qui participent à la qualité de vie bordelaise. Les propositions hors les murs des acteurs culturels et des établissements municipaux cherchent ainsi à rassembler et à créer du commun à travers des moments et des souvenirs partagés sur l’espace public. Le croisement, le partage, l’interconnaissance au sein de l’écosystème culturel local est devenu un axe de travail prioritaire qui a permis, grâce à l’accompagnement de la ville, de renforcer sa singularité territoriale et sa robustesse face aux crises successives.

Un plan de transition écologique et sociale ainsi qu’une charte d’égalité entre les femmes et les hommes sont à l’œuvre au sein des établissements municipaux qui portent aussi d’ambitieux engagements d’éducation artistique et culturelle auprès des jeunesses. La création de la ressourcerie culturelle municipale où établissements et acteurs culturels peuvent déposer ou utiliser en fonction de leurs projets est un projet illustrant notre volonté d’accompagner le secteur dans la réduction de son empreinte carbone.

La carte, outil du paysagiste, est aussi un outil indispensable pour accompagner les acteurs culturels dans leurs projets et veiller à leur présence équilibrée dans l’ensemble des quartiers. L’objectif est de permettre à la culture d’être un véritable levier de transformation urbaine et sociale agissant en transversalité avec les autres délégations. Au-delà de l’exhaustivité des actions mises en œuvre dans ce mandat, je souhaiterais encourager davantage de paysagistes, architectes, urbanistes, environnementalistes, géographes, etc. à s’investir en politique.

Leurs compétences professionnelles et leurs sensibilités correspondent en de nombreux points aux défis que les collectivités doivent aujourd’hui relever. Au-delà de comprendre, de savoir se projeter, ils ont la capacité de proposer des solutions pour protéger, adapter, ménager et prévenir. J’en veux pour preuve l’extraordinaire pertinence de l’axe-culture santé. Cette politique développée depuis quelques années par les établissements culturels de Bordeaux s’impose aujourd’hui avec évidence comme une ressource indispensable.

La prospective en matière de planification et d’aménagement m’aide aujourd’hui à nourrir une politique culturelle que je souhaite écosystémique et créative afin de lui assurer le meilleur enracinement et une belle rusticité.

Les qualités de l’infrastructure paysagère et de la politique culturelle d’un territoire ont cela en commun : être, à l’heure des grands dérèglements, ce qui peut encore nous faire exister en tant que société.

 

Note / Bibliographie :

1. Ecole Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage de Blois, aujourd’hui ENP : École de la Nature et du Paysage

2.Leed Certification : Leadership in Energy and Environmental Design

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Pour référencer cet article :

Dimitri Boutleux, L’amour du risque, Openfield numéro 25, Février 2026