Manifeste négaWatt1, mis à jour en 2015 ; Manifeste pour une frugalité heureuse & créative, lancé en 2018 par Alain Bornarel, Dominique Gauzin-Müller et Philippe Madec2 ; Manifeste étudiant pour un réveil écologique3, lui aussi lancé en 2018 ; Manifeste convivialiste4 ; Manifeste du paysage destiné aux élus locaux, lancé en 2024 par la Fédération Française du paysage5 ; Manifeste pour la réhabilitation, lancé en 2025 par l’Ordre des Architectes de Nouvelle-Aquitaine6 ; « Face à l’intelligence artificielle générative (IAg), l’objection de conscience », manifeste publié par l’Atecopol Toulouse, en 2025. Sans oublier de nombreux manifestes rédigés par des partis politiques et des syndicats7. Et sans doute l’un des premiers, en 2004, le Manifeste du tiers-paysage8, de Gilles Clément, reprenant les termes de l’Abbé Sieyès, en 1789 : « Qu’est-ce que le Tiers État ? – Tout. Qu’a-t-il fait jusqu’à présent ? – Rien. Qu’aspire-t-il à devenir ? – Quelque chose. »
On pourrait croire que la multiplication de ces appels à mobilisation dilue la parole et l’énergie de celles et ceux qui la produisent, dans le brouhaha d’internet et des réseaux sociaux. Les médias se préoccupent-ils encore de toutes ces voix qui s’élèvent quand ils se concentrent sur tous les bouleversements mondiaux, relayés à la seconde ? Comment témoigner de la volonté de changer quand tant de forces cherchent à freiner, dévier ou même voir disparaître toute émergence d’une parole alternative ?
En cela, l’ouvrage de Patrick Viveret et Julie Chabaud, « La traversée – du temps des chenilles à celui de la métamorphose » 9, ouvre la voie à une pensée consolatrice des temps que nous vivons et fortement mobilisatrice.
Face à l’urgence environnementale et les manifestations de résistance, de plus en plus fortes, de l’hypercapitalisme, ils appellent à une plus grande radicalité, appelant non plus à une transition, mais à une métamorphose : « … l’approche en termes de Transition induit, dans les esprits, l’idée d’une progression linéaire et sans à-coups importants. Or, comme elle se heurte à une réalité contraire, elle finit par entretenir une vision désespérée de la situation. On ne constate pas de progression linéaire, mais souvent des régressions profondes. Il existe des seuils de bouleversement qui conditionnent la capacité de l’humanité à vivre la nouvelle ère écologique dans laquelle elle est désormais rentrée. En revanche, si on prend l’exemple de l’une des métamorphoses les plus connues et les plus spectaculaires, celle de la chenille, le papillon, c’est la fin du monde, en tout cas de son monde. […] La chrysalide est une marmite bouillonnante aux parois sans aspérités préhensibles, où les repères connus disparaissent, fusionnent, se recombinent ou s’hybrident avec des références inconnues. La chrysalide est un chaos. S’y affrontent les forces du passé (de la chenille) et les forces de la vie et de l’avenir (du papillon).
Nous savons vivre et agir au temps des chenilles, nous avons été éduqués à découper, classifier, isoler, séparer ; nous avons été valorisés comme consommateurs insatiables, “maîtres et possesseurs de la nature” cantonnés dans des responsabilités de petits gestes prédéfinis par d’autres. Tout cela fond dans le chaos de la chrysalide, comme les montres molles de Salvador Dali ; les cases des tableurs Excel et les linéarités de la chosification perdent de leur superbe, elles se dissolvent… Cela peut être effrayant, angoissant et mener au repli. Cela peut aussi être enthousiasmant et sublimant. C’est un peu les deux évidemment ».
Si bon nombre de manifestes parcourent différentes classes socio-professionnelles de la société, il est à noter la manière dont les métiers de la conception se sont emparés du sujet. Comme il est rappelé dans le Manifeste pour une frugalité heureuse & créative, le secteur du bâtiment et de l’aménagement du territoire émet « au moins 40 % des gaz à effet de serre pour les bâtiments, et bien plus avec les déplacements induits par les choix urbanistiques, telle la forte préférence pour la construction neuve plutôt que la réhabilitation ». Il n’est plus possible aujourd’hui de concevoir tel qu’on nous l’a enseigné, il y a encore une vingtaine d’années. Il s’agit au maximum de re-territorialiser l’acte de concevoir.
Il y a quelques années, alors que je travaillais avec un groupe de personnes sur une réflexion d’aménagement de leur commune, un habitant me montra une maison de famille qu’un de ses ancêtres avait construite il y a environ un siècle. Il m’expliqua que la première étape de la construction avait été de tailler, pendant deux ans, toutes les pierres de granit. Ce n’est qu’après cela qu’il avait été possible de monter les murs.
Cette anecdote m’est restée en mémoire car elle témoigne bien de la manière dont, pendant des siècles, on avait envisagé le projet architectural ou paysager, dans une économie de moyens matériels, humains et énergétiques. Et comment notre manière de concevoir, depuis quatre-vingts ans environ, avait complètement inversé la chaîne de réflexion, repoussant la question de la ressource disponible en toute fin de processus. Qu’elle soit locale n’était pas nécessairement une question.
Aujourd’hui, une marque comme celle Végétal local10 bouscule les habitudes de travail. Développée il y a dix ans par des structures planteuses de haies bocagères, elle vise essentiellement à garantir une traçabilité génétique des plants bocagers selon des régions biogéographiques données.
Au fil des ans, la liste des essences proposée s’est étendue aux herbacées annuelles et vivaces, ouvrant la possibilité de planter des végétaux marqués VL dans l’espace public. En 2024, la parution du guide d’aide à la prescription « De la graine aux paysages » a permis de donner également des solutions pour l’inscription de la marque dans les marchés publics.
1070 essences végétales sont désormais produites par 195 pépiniéristes, en France métropolitaine et Outre-Mer, avec l’apparition de nouveaux savoir-faire comme celui de collecteur de graines ou le travail sur la graine. Les paysagistes-concepteur-trice-s commencent aussi à modifier leurs habitudes de travail, essayant d’engager une réflexion avec les producteur-trice-s de végétaux, en amont du projet.
De même, les groupes locaux de la frugalité heureuse & créative ont entamé, à l’échelle nationale, un important travail de recensement et de cartographie des ressources locales (carrières, pierre et argile, bois, ressourceries du bâtiment, etc.) et des savoir-faire spécifiques. Ceci permet, pour tous les architectes et métiers de la construction volontaires, de mieux concevoir en connaissance de ce qui est disponible localement.
À ce titre, je conseille vivement la lecture du livre de Philippe Madec « L’écurie : manifeste pour une architecture frugale », illustrant parfaitement comment la réhabilitation d’un ancien bâtiment agricole en habitation a pu mettre en œuvre des savoir-faire et des ressources locaux.
En parlant de l’époque dans laquelle nous vivons, il est souvent fait mention d’une ligne de crête, où le risque de chute est imminent, devant suivre, pour notre survie, qu’un seul chemin étroit. À cela il est possible d’opposer une autre image, celle de la lisière.
Entre espace ouvert et espace fermé, forêt et prairie, la lisière est un espace de rencontres, de tensions, d’observations, de déplacements et d’interactions encore plus riche que les deux milieux qu’elle délimite. Plus qu’une frontière, c’est le lieu de tous les possibles, d’une grande perméabilité.
Nous sommes donc dans cet état : À l’orée de grands changements, déjà en cours pour bon nombre d’entre eux, oscillant entre résistances, plus ou moins fortes et violentes, retours en arrière, renoncements parfois, mais aussi de plus en plus d’initiatives citoyennes qui forcent les institutions à se mettre en mouvement.
Ces manifestes sont donc un geste politique, témoignant de la volonté de citoyen-ne-s, dans le cadre de leur profession, d’accompagner une métamorphose de la société afin de répondre aux enjeux globaux du changement climatique. Ils signalent que ces questions ne sont pas qu’entre les mains des élu-e-s mais bien plus dans celles des habitant-e-s.
Il s’agit donc de relocaliser au maximum l’acte de construire et d’(a)ménager le territoire. De construire moins, mais mieux. En espérant que ces mobilisations nous permettent de rêver et bâtir quelques pièces de ce monde toujours en devenir.
2.Manifeste pour une Frugalité heureuse et créative – Frugalité heureuse & créative
3.Pour un réveil écologiqueConvivialisme – Mieux vivre, ensemble
4.Signé également par l’Association des Paysagistes-Conseils de l’État (APCE), la Fédération Nationale des CAUE (FNCAUE), la Fédération Nationale des Agences d’Urbanisme (FNAU), les Parcs naturels régionaux de France, la Fédération des SCOT, le collectif Paysages de l’après-Pétrole et le Réseau des Grands Sites de France
6.Manifeste pour la rehabilitation.pdf
7.livretd-accueil-lesecologistes.pdf // Manifeste pour la transition écologique juste | CFDT // Notre manifeste
9.La traversée, du temps des chenilles à celui de la métamorphose – Patrick Viveret et Julie Chabaud – Les liens qui libèrent, 2023

La perma-démocratie - dessin © Luc Schuiten 














