Paysagement

par Anaïs Jeunehomme

Paysagement. Béni soit le correcteur orthographique de cet intéressant logiciel qui ne supporte pas, lui aussi, ce terme.

Depuis combien de temps entend-il ce nouveau vocable ? D’où sort-il ? Quel énergumène s’est amusé à le créer, ou plutôt devrait-on dire s’est laissé aller à le dire ?

Depuis plusieurs mois déjà ce terrible terme lui irrite l’oreille.

Avant, le paysagiste faisait des espaces verts, ensuite, enorgueillit par les multiples facettes que peut revêtir son travail, il s’est mis à réaliser des aménagements paysagers.

La dérive a commencé là.
D’aménagements paysagers, nous sommes passés à aménagements paysagés.
Nous y voilà. Si l’on peut se permettre d’écrire « paysagé » c’est donc qu’il y a un verbe sous tout ça.
Au hasard, le verbe paysager. Qui exprimerait donc une action, mais l’action de quoi ?
De créer du paysage ? Mais est-ce que ménager du vert en ville est faire du paysage ?
Ainsi, le peuple des paysagistes exercerait une action, le paysagement.

« Allons, camarades paysagistes, révoltons nous face au béton : paysageons ! »

Une image surgit alors : cela serait un tableau où il y aurait une armée impériale, en attente du combat, qui, du haut d’une colline, contemplerait le futur champ de bataille, mais en lieu et place des armes, cette troupe aurait des pioches, des bêches, des binettes, des râteaux, des baliveaux, des arbustes, des godets de 9… Joyeux non ?

D’après Jean-Baptiste Debret, “Napoléon harangue les troupes bavaroises et wurtembourgeoises à Abensberg », 20 avril 1809.

 

« Paysageons ! »

Une autre image, nous sommes à l’époque des vastes « parcs à l’anglaise », un couple de bourgeois contemple son nouveau domaine.
Lui : « Ne pensez-vous point ma Mie qu’il eut été intéressant de paysager cet ensemble ? »
Elle : « Oui, très Cher, quelle brillante idée ! Allez de ce pas quérir les conseils avisés d’un paysagiste !»

D’après Thomas Gainsborough, “Mr and Mrs Andrews”, 1750

Ainsi, l’on obtiendrait au subjonctif imparfait,
« Que je paysageasse
Que nous paysageassions
Que vous paysageassiez »

Que peut bien vouloir signifier ce terme dans la bouche de ceux qui l’emploient ?

Indubitablement, une action. Une action, qui serait de l’ordre du combat. En tant qu’acteur d’un « green power », nous menons de nombreuses batailles.

Le paysagiste combat.
Quotidiennement.

Ici, face à des architectes belliqueux qui vous expliquent le plus sérieusement du monde que « la star c’est le bâtiment ».

Là, contre des ingénieurs VRD qui ne saisissent pas que le système racinaire d’un arbre, c’est vaste et que 20cm d’épaisseur de terre végétale ce n’est pas beaucoup pour croître.

Ou encore face à des urbanistes qui savent tout dessiner et savent beaucoup mieux que vous comment faire des espaces dits « verts ».

La vie est un combat, aussi n’est-il pas plus agréable de le mener en paysageant ?

« Paysageons ! »

C’est un paysagiste, donc, il paysage.
Il prend des feutres verts, des crayons de couleur et, comme tout « artiste-paysagiste » qui se respecte, il colle du vert.
Partout.
Au milieu du noir de l’enrobé, entre deux grises bordures, au long des noues.
N’allez pas croire que son militantisme s’arrête une fois les portes du travail franchies.
Il verdit à vue d’œil, comme les murs de son appartement. La symbiose est presque parfaite, bientôt ses cheveux seront aussi verts que les feuilles de son chlorophyton, à l’image d’un célèbre botaniste paysageant les murs de nos villes.

Sa choucroute verte, qu’il dispose entre les places de stationnement, entre deux bâtiments, cette choucroute verte et pas cuite, il la bichonne, il lui donne des noms savants pour pouvoir monter sur ses grands chevaux. Et au lieu d’en oublier son latin, il en oublie son français. Normal, quand on paysage. Le combat, c’est perturbant, tant d’action fatigue même les méninges les plus entraînées.

Alors demain, comme chaque journée de travail militant, il ira, non pas la fleur au fusil, mais la fleur à la bêche, faire du paysage, derrière un bel écran d’ordinateur, une souris à la main, un clavier dans l’autre.
C’est quoi la vérité chef ? La vérité c’est qu’être paysagiste en bureau d’étude c’est paysager sur autocad et chiffrer sur excel. Et, en lieu et place des crayons de couleurs, des calques virtuels, de couleur.

La poésie de l’acte de « paysager » passe alors par le discours : lorsque le paysagiste s’anime, qu’il se met à mimer le feuillage d’un albizzia, qu’il décrit un massif, une floraison…

Ainsi, tout cela ne serait que du paysagement. Triste sort. Pays sagement ?

« Paysagement » cela pourrait aussi bien être l’action que le résultat de cette action. Ce pourrait être tant la réflexion menée que sa réalité : de la chlorophylle, non pas en barre, mais en pots et en mottes.

Son chef lui a dit, lors d’une de ses révoltes face à ce mot : « Oh ! Mais il faut bien que la langue évolue ». Vaste sujet. Allo ? L’académie française ?

Et est-ce que lui, il VRDise ?

Pourtant, l’architecte, architecture une façade. Bigre ! Nous voilà piégés.
De même, l’urbaniste urbanise. Fichtre !

Donc, à l’image de ses homologues créateurs d’espaces, le paysagiste se doit de paysager car il faut que son acte soit défini par un verbe. Le verbiage ayant tant d’importance dans ces domaines d’activités, il semble évident qu’un verbe fort doive nous accompagner au quotidien afin de nous épauler dans nos agissements.

Camarade paysagiste, que la force soit avec toi, mais surtout dans ton verbe : paysage !

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Auteur

Anaïs Jeunehomme est paysagiste. Elle a travaillé pendant plusieurs années au sein d’une agence parisienne regroupant architectes, ingénieurs, designers et urbanistes et est aujourd’hui indépendante avec l’Atelier l’Embellie: www.atelier-lembellie.fr

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Pour référencer cet article

Anaïs JEUNEHOMME, Paysagement, Openfield numéro 1, janvier 2013

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